Chapitre 4

Approche des causes et des fonctions du sommeil paradoxal.




1 - Origines et fonctions du rêve à la lumière de la science :
A - Questions soulevées par le sommeil paradoxal :
     De nombreuses hypothèses sur l'interprétation des rêves ont été élaborées, comme nous l'avons déjà vu.

    - les esprits animaux, hypothèse la plus compréhensible pour notre rationalité si nous entendons par là les fonctions instinctives et la vie "animée" .

    - les messages des dieux : cette hypothèse ne peut être admise par la science, qui ne reconnaît que ce qui découle de l'expérimentation.

    - la réalité de la veille : cette hypothèse est vérifiable quand le rêve la reproduit, mais uniquement dans ce cas. D'autre part, pourquoi, s'il utilise un élément du passé, le rêve n'en reconstitue-t-il pas l'intégralité , voire le déforme-t-il avec un tel plaisir ?

    - le rêve est prémonitoire de l'avenir : là encore les mêmes objections peuvent être soulevées : pourquoi les rêves ne sont-ils pas tous prémonitoires et, lorsqu'ils le sont, pourquoi autant d'erreurs dans les prédictions. Pourquoi autant de différences entre l'histoire telle qu'elle se déroule dans le rêve et celle qui se déroulera dans la réalité?

    Nous ne reviendrons pas ici sur les théories psychanalytiques abordées précédemment, nous nous attacherons aux découvertes sur le rêve qui ont commencé avec l'avènement des neurosciences. Celles-ci se sont attachées à étudier l'un des états du système nerveux que constitue le sommeil et y ont découvert, en 1958, un état particulier qu'ils ont appelé "sommeil paradoxal". Il se caractérise par une activation de certaines zones cérébrales avec apparition d'ondes aux caractéristiques proches de celles de l'état de veille, une consommation d'énergie et une circulation sanguine semblables à celles de l'état de veille, le tout accompagné d'une inhibition totale du système locomoteur.

    L'exploration pouvait enfin débuter, après des siècles de tâtonnements dans ce domaine.
    Les mêmes études électro-encéphalographiques ont alors démontré que dans le règne animal, seuls les vertébrés supérieurs à sang chaud, mammifères et oiseaux, rêvent, alors que les vertébrés inférieurs à sang froid sont dépourvus de sommeil paradoxal et même de véritable sommeil (fig.68).
    Mais la science, malgré les progrès réalisés dans le domaine du rêve et les réponses qu'elle a pu nous apporter, n'a pas permis à l'heure actuelle de résoudre entièrement ce problème, car chaque réponse apportée génère son lot de questions nouvelles.
    - Pourquoi les animaux à sang froid ne rêvent-ils pas?
    - Pourquoi les animaux à sang chaud ont-ils inventé le rêve ?
    - Y a-t-il un ancêtre commun aux oiseaux et aux mammifères et, dans ce cas, lequel?
    A défaut de réponse, nous devons nous contenter de constatations.
    - Chez les animaux à sang froid, les cellules nerveuses continuent à se développer durant toute la vie,
    - Par contre, chez les animaux à sang chaud, dès que le tronc cérébral et le néo-cortex sont parvenus à maturité, dans les semaines qui suivent la naissance, les cellules cessent de se multiplier.
    Mais s'il est désormais admis que tous les mammifères rêvent, pourquoi n'a-t-on pas observé de sommeil paradoxal chez le dauphin qui, contrairement aux autres mammifères, ne dort que d'un seul hémisphère?
    En quoi consiste le sommeil paradoxal du fœtus qui présente des épisodes d'activité cérébrale proches du sommeil paradoxal alors que la neurogénèse se poursuit jusqu'au troisième mois suivant la naissance ?
    Si les questions demeurent irritantes pour notre esprit curieux, le puzzle du rêve se complète chaque jour, ou plutôt chaque nuit, de pièces nouvelles qui, un jour, finiront bien par nous permettre de reconstituer le tableau complet de cette œuvre intérieure qu'il constitue.

    De nouvelles hypothèses ont pu être ainsi avancées par la science en fonction des résultats obtenus au cours des expériences menées en laboratoire : le rêve servirait à la mémorisation car des souris soumises à l'épreuve du labyrinthe mémorisent mieux le circuit lorsqu'elles peuvent dormir et "rêver" après l'expérience, la durée du sommeil paradoxal augmente d'ailleurs dans l'heure qui suit.
    Mais comment expliquer alors que certaines maladies ou molécules qui suppriment totalement le sommeil paradoxal n'entraînent pas de troubles de la mémoire ?
    Notons que dans l'état actuel de nos connaissances, les fonctions du rêve échappent encore à la science et ne trouvent leur explication que dans des domaines très différents. Au niveau individuel, ceux qui l'attribuent à une intervention divine ou diabolique conserveront toujours cette foi tant qu'elle ne sera pas battue en brèche par des données nouvelles. Ceux qui ne voient en lui qu'un élément d'une réalité passée ou à venir conserveront également leur foi inébranlable. Quant à ceux qui constatent que, avec ou sans rêve, leur vie ne subit aucune modification, ils auront bien raison de présumer qu'il ne sert à rien.
    Certains chercheurs envisagent même l'hypothèse que le sommeil paradoxal pourrait être la plus grande erreur de l'évolution. Cependant, l'observation du monde qui nous entoure ne nous donne pas beaucoup d'exemples de fonctions sélectionnées qui soient conservées une fois devenues inutiles. Ce cas ne s'observe que durant des périodes transitoires où une fonction primitivement utile est remplacée par une autre plus adaptée aux nouvelles conditions du milieu extérieur. Ce qui n'est pas le cas pour le sommeil paradoxal qui subsiste depuis l'apparition des premiers vertébrés supérieurs.

    Donc si la science actuelle a permis de grands progrès dans la description des supports nerveux du rêve, elle bute sur un problème majeur : comment diriger ses investigations pour explorer un phénomène si celui-ci n'a ni causes ni utilité ? Quelle est la raison d'être de ce mécanisme si important apparu avec les premiers vertébrés homéothermes et qui n'a jamais fait défaut depuis l'apparition des mammifères jusqu'à l'homme, sans oublier les oiseaux ?

B - Fonctions du rêve à la lumière de l'évolution au cours de la phylogénèse et de l'ontogénèse :
a - Phylogénèse :
1- Barrières au sein du règne animal :
    Pour comprendre le sommeil paradoxal (au cours duquel se situe le rêve chez l'homme), il est indispensable de comprendre à quel moment celui-ci est apparu. Les neurosciences ont donc étudié l'activité électrique des cellules nerveuses cérébrales au cours du sommeil chez les différentes espèces animales.
    Sa première apparition se situe au moment où l'évolution des espèces a abandonné le modèle des vertébrés inférieurs poïkilothermes (poissons, amphibiens, reptiles) pour développer le modèle des vertébrés supérieurs à sang chaud (oiseaux et mammifères).On peut supposer qu'elle s'est produite avec l'apparition des premiers reptiles mammaliens il y a 300 millions d'années,
 
 
mais ces derniers ayant disparu, seule l'existence de l'opossum nous permet de fixer son apparition à 180 millions d'années.

    Actuellement le sommeil paradoxal semble diviser le monde animal, doté d'un système nerveux élaboré, en deux grands groupes définis en fonction des caractéristiques de leur régulation thermique : les vertébrés inférieurs et les vertébrés supérieurs.

  La barrière de la température :
    Le premier de ces groupes est celui des vertébrés poïkilothermes dont la température interne subit les influences du milieu extérieur et qui ont besoin de chaleur pour voir leurs fonctions vitales activées.
    Les vertébrés homéothermes, quant à eux, sont capables de conserver leur activité en dehors de l'influence des conditions climatiques.
    La poïkilothermie est donc un état de dépendance vis-à-vis de l'environnement climatique, alors que l'homéothermie est un état d'adaptation à ce même environnement par la création de systèmes internes permettant à l'organisme de conserver son indépendance par rapport à lui.
    L'homme, survenu au dernier stade de l'évolution, constitue un cas à part car il parvient à échapper à peu près à toutes les conditions qui ont pesé sur les autres espèces. Il faudrait parler alors d'adaptation de l'environnement à l'homme.
    C'est à partir de ces deux grands groupes de vertébrés que l'activité cérébrale pourra être étudiée au cours de la veille et du sommeil. L'état d'éveil est identique pour tous car l'activité est dirigée vers les fonctions vitales extérieures en vue de la survie : c'est donc au sommeil, où seule l'activité nerveuse interne subsiste, que nous nous intéresserons plus particulièrement, car c'est durant cette période que les différences essentielles peuvent être mises en évidence. .

                 La barrière du sommeil lent :
    S'il est possible de constater une alternance activité - repos chez les animaux à sang froid, il n'est pas encore possible à ce stade de parler de véritable sommeil, ce dernier n'étant apparu dans l'échelle de l'évolution qu'avec le néo-cortex qu'on ne trouve que chez les animaux à sang chaud. Si les périodes de repos semblent nécessaires à toutes les espèces animales, le sommeil ne semblerait pas nécessaire aux vertébrés inférieurs.

                La barrière du sommeil paradoxal :
    Personne n'a pu enregistrer avec certitude les ondes caractéristiques du sommeil paradoxal chez les vertébrés inférieurs sauf cas exceptionnels.
    Tout se passe donc comme si ceux-ci n'avaient pas plus besoin de sommeil paradoxal qu'ils n'ont besoin de sommeil lent : en ce qui les concerne, son absence n'empêche donc pas la survie.
    Pourquoi donc le sommeil paradoxal a-t-il été sélectionné pour renforcer la capacité à survivre?
    De multiples barrières séparent les vertébrés inférieurs des vertébrés supérieurs, qui sont les seuls à les avoir franchies au cours de l'évolution, passant de la poïkilothermie à l'homéothermie et du repos au sommeil. Quant au sommeil, il présente deux phases apparemment indissociables : le sommeil lent (SL) et le sommeil paradoxal (SP).

                La barrière de la neurogénèse :
    Entre ces deux modèles du règne animal, une autre différence capitale apparaît au sein du système nerveux : le passage de la neurogénèse au profit des mécanismes associatifs.
    Chez les poïkilothermes, les cellules nerveuses vont se diviser toute la vie en répétant ainsi l'un des mécanismes primitifs de la vie cellulaire, la reproduction, alors que chez les homéothermes, à un certain stade correspondant à la fin de l'évolution embryologique de l'individu (quelques semaines après la naissance), les cellules nerveuses vont cesser de se diviser.
    Cette nouvelle caractéristique serait-elle, elle aussi, indissociable de l'apparition du sommeil et donc du sommeil paradoxal?




                 Barrière de la température et des métabolismes :
    Et serait-elle indissociable d'une autre caractéristique qui différencie ces deux grands règnes du monde animal : l'apparition de structures corticales supérieures (archistriatum chez les oiseaux et néocortex chez les mammifères) marquant le passage de la poïkilothermie à l'homéothermie, c'est-à-dire de l'économie d'énergie à une augmentation considérable des métabolismes pour conserver l'homéostasie quelles que soient les conditions extérieures?

2- Comportements sociaux au sein du monde animal :
    Comme il s'avère toujours impossible, à partir de ces seuls éléments, de déterminer à quoi peut bien servir le sommeil paradoxal, il devient nécessaire de compléter cette étude des supports nerveux des homéothermes pour y ajouter d'autres éléments. Nous allons devoir revenir alors à ces deux autres barrières existant entre ces deux grands groupes, franchies par les homéothermes et qui constituent chez eux un nouveau mode de comportement : le comportement actif et le comportement social.
    Il faut nous souvenir que, dans la nature, l'évolution semble toujours suivre les mêmes chemins.

    Ainsi le passage de la poïkilothermie à l'homéothermie pourrait apparaître sous un nouveau jour. En effet, cette évolution s'est accompagnée d'une augmentation considérable de la consommation énergétique, avec des changements tout aussi radicaux dans les comportements : chez les homéothermes, ce comportement ne consiste plus seulement à attendre le passage d'une proie (lézard, crocodile), mais à s'adapter à la proie afin de partir à sa recherche (aigle, lion). Les espèces gibiers (lapin, gazelle) ont elles aussi acquis cette mobilité pour échapper à leurs prédateurs.

    D'autre part cette même évolution a permis de passer du stade de l'oviparité prolifique à la viviparité compensant une fécondité moindre par la protection des petits au cours de la gestation, et de l'individualité au groupe. Puis des moyens de communication plus élaborés interviendront au sein du groupe pour améliorer cette protection.




    Il devient à nouveau nécessaire de comparer le développement des cellules nerveuses avec le comportement même des individus. Nous constatons que la coïncidence est troublante.

                 - Neurogénèse :
    En effet, le premier développement du système nerveux se traduit par une forte fécondité cellulaire qui existe durant la vie entière des poïkilothermes, les réactions vitales étant essentiellement d'ordre réflexe. On retrouve chez les poïkilothermes ce mécanisme de reproduction qui permet de compenser par le nombre les inadaptations.

                 - Processus associatifs :
    Par contre, chez les homéothermes, dès la fin de la neurogénèse, l'arrêt des processus de division cellulaire est compensé par l'établissement de connections multiples, variant en fonction des conditions d'apprentissage.
    De même, dans le comportement actif des homéothermes, ce n'est plus la succession des générations qui fait l'évolution, mais l'apprentissage lié aux moyens de communication.
    Nous pouvons observer ce phénomène dans nos sociétés où le développement des moyens de communication fait que la plus petite découverte peut être exploitée à l'autre bout du monde.



    Si le doute subsiste toujours quant à l'utilité du sommeil lent et du sommeil paradoxal, une des grandes questions qu'ils soulèvent est le danger qu'ils représentent pour l'individu qui dort ou qui rêve car ils le livrent sans défense à ses prédateurs. C'est cette question qui va maintenant être abordée :

3-Dangers du sommeil :
                 Sommeil lent :
    Si ce sommeil lent est, pour toutes les espèces animales, une situation dangereuse, car il met en sommeil les capacités de réagir à l'environnement, des adaptations particulières ont été mises en évidence chez certains oiseaux et mammifères ...
    Ainsi le colvert et le dauphin ont résolu le problème du danger en ne désactivant qu'un seul hémisphère cérébral : chez le colvert, tandis que l'un des hémisphères se repose l'autre continue à surveiller la venue des prédateurs. Par contre, s'il dort en sécurité au centre d'un groupe, le mécanisme du sommeil simultané des deux hémisphères peut s'établir normalement. Ce mécanisme qui existe également chez le dauphin est pour lui une nécessité vitale car il ne peut respirer qu'en nageant, et toute cessation de la nage entraînerait l'asphyxie et la noyade.
    Là encore des adaptations ont été élaborées au sein des espèces, et il a été constaté que, d'une façon générale, les animaux chassés dorment peu et d'un sommeil léger alors que les prédateurs dorment beaucoup. Ainsi le lion, sur une journée de 24 heures, ne présente que deux heures d'activité réelle et entre deux et quatre heures d'activité léthargique, le sommeil occupant le reste de son temps. Quant au chat, qui n'a pas observé qu'elle était son activité préférée au cours de la journée?
                 Sommeil paradoxal :
    Le danger du sommeil lié à l'environnement semble toutefois limité car le sujet qui dort conserve son tonus musculaire et reste prêt à réagir au moindre stimulus externe.
    Il n'en va pas de même pour le sommeil paradoxal qui, lui, est caractérisé par une disparition totale du tonus musculaire. Si le sommeil lent était un état dangereux pour l'animal, le sommeil paradoxal l'est encore plus car il l'isole totalement des afférences extérieures et des efférences intérieures motrices. Le facteur de sécurité qui a été observé au cours du sommeil devient encore plus important au cours du sommeil paradoxal : chez les proies la durée totale du sommeil paradoxal n'excède pas 15 à 20 minutes par 24 heures, alors que chez les prédateurs elle peut être multipliée par 10, soit 200 minutes par 24 heures. Ainsi le facteur de sécurité dont jouissent les prédateurs montre qu'il est une fonction indispensable au développement du sommeil paradoxal. Or, le développement social apparu chez les vertébrés homéothermes est lui aussi un élément important de sécurité.
    Ce qui montre que socialisation et sommeil paradoxal sont liés dans le cours de l'évolution! C'est ce dernier qui protège, avant tout, l'animal qui va s'endormir de l'environnement hostile; son endormissement constituant la reconnaissance d'un environnement sans danger, permettant progressivement l'entrée dans le sommeil paradoxal.
    Si le sommeil paradoxal existe chez des homéothermes, c'est que ce sont des animaux sociaux qui peuvent se protéger mutuellement.

    Le néo-cortex est donc indissociable du sommeil paradoxal. Ce néo-cortex, siège de mécanismes associatifs entre neurones à la fin de la neurogénèse, puis de phénomènes associatifs entre les différentes aires de la perception et de l'analyse cérébrale, est en effet lié au comportement associatif entre les membres du même groupe animal.
    Quant au sommeil paradoxal, il est le propre de l'homéothermie, c'est-à-dire de l'adaptation au milieu environnant.

b - Ontogénèse chez les vertébrés supérieurs :
        Parallèlement, il a été démontré que le développement et la maturation du système nerveux humain reproduit tous les développements effectués au cours de la phylogénèse, ce développement passant par deux stades :
    - un stade de neurogénèse au cours de laquelle s'effectuerait l'organisation génétiquement programmée du système nerveux central. Ainsi, le fœtus commence son développement nerveux par le mécanisme même qui a permis à l'animal primitif d'organiser son cerveau.
    - un stade où, après cessation de la neurogénèse, les mécanismes programmés se ralentissent pour faire place, à l'intérieur des structures nerveuses, à la création de liaisons multiples entre les neurones.
    Dès que la neurogénèse cesse et que les rapports sociaux sont établis, le sommeil "sismique" du nourrisson est remplacé par le véritable sommeil paradoxal avec des mimiques qui paraissent s'adresser à l'environnement alors que "in utero" ces mêmes mimiques sont sans objet et ne semblent qu'une répétition des gestes que le fœtus utilisera réellement après sa naissance.
    C'est donc seulement après la naissance qu'apparaissent les mécanismes du sommeil lent et du sommeil paradoxal tels que nous pouvons les observer chez l'humain adulte.



1- Sommeil lent et sommeil paradoxal :
    Le sommeil se caractérise par la succession de trois états qui semblent indissociables l'un de l'autre, tout comme le sommeil paradoxal l'est du sommeil lent :
    - la mise en sommeil des fonctions de la vie relationnelle,
    - la diminution de la température,
    - l'activation du système limbique qui entraîne le sommeil paradoxal.

    Si la vie de relation s'accompagne d'un état "d'éveil" du système nerveux encéphalique et d'un état tonique du système locomoteur, lorsque le sommeil se met en place, l'ensemble des structures nerveuses voit son activité électrique se calmer et les tracés "incohérents" mis en évidence par l'électroencéphalogramme commencent à s'organiser de façon cyclique comme si les neurones fonctionnaient en groupe au lieu de vaquer chacun à ses occupations (le meilleur exemple pourrait être celui d'une foule où le brouhaha général lié à l'activité autonome de chaque individu se transformerait en slogan scandé sous la direction d'un meneur).



    En même temps que l'organisme s'isole du monde extérieur, survient un élément majeur : les thermostats du cerveau assurant, quelles que soient les conditions extérieures, la régulation thermique indispensable à son fonctionnement optimal, se déconnectent. Progressivement, la température va s'abaisser.
    Elle passe alors de 37° à la neutralité, qui est de 27° chez la plupart des mammifères, et entraîne l'apparition du sommeil paradoxal. Au cours de la nuit, ce dernier supprime toute relation avec le milieu extérieur et accentue cet abaissement de température : les périodes de sommeil paradoxal, de plus en plus longues, contribuent à développer ce phénomène .




    L'expérimentation animale a justement montré qu'un passage progressif de 37° à 25°, que l'on réalise en supprimant les mécanismes centraux de lutte contre le froid, fait augmenter la durée du sommeil paradoxal : à 25° il devient continu ...
    Ce mécanisme semble déterminant dans le déclenchement du sommeil paradoxal, car c'est à ce moment là que commencent à s'activer les zones inférieures du tronc cérébral et en particulier le pont de Varole (fig.61).
    Cette découverte en revient au professeur Michel Jouvet qui mit en évidence que les mécanismes qui contrôlent le sommeil paradoxal chez le chat étaient situés dans le tronc cérébral, dans la région du pont de Varole. Cette constatation sera confirmée ultérieurement par l'existence d'un sujet blessé de guerre dépourvu de sommeil paradoxal : un éclat d'obus s'était logé dans cette zone.

    Cette région du cerveau présente la particularité suivante : ses neurones fonctionnent, durant le sommeil paradoxal, comme ils le font à l'état de veille, mais ils deviennent quarante fois plus actifs.
    A partir de ce déclencheur du sommeil paradoxal, l'activité nerveuse s'amplifie et gagne la zone limbique, siège des émotions.
    Le système nerveux autonome réagit alors comme il le ferait à l'état de veille sous l'emprise d'une émotion : la respiration et la consommation énergétique dépassent fréquemment les normes de l'état d'éveil.
    Dans le même temps, les circuits génétiques réveillés relancent tous les mécanismes de la pensée en commençant par les images qui mettent le rêveur dans des situations simulant la réalité; puis les émotions surgissent, suscitant des réactions variées dont certaines apparaîtront plus adaptées : ce sont ces dernières, comme nous le verrons plus loin, qu'il pourra adopter à son réveil.
    Cela signifie que les fonctions animales supérieures prééminentes durant l'état de veille inhibent les zones instinctives.
    Mais la nuit le refroidissement cérébral assoupit le néo-cortex, source des inhibition sociales, et réactive les zones instinctives.

    
Tout se passe comme si le néo-cortex,
dont la composante sociale l'emporte sur la composante individuelle,
avait périodiquement besoin
de se retremper au contact de ses instincts de survie personnelle.

    L'activité, à l'état de veille, voit ses fonctions essentiellement tournées vers le monde extérieur avec ses contraintes naturelles et sociales. Mais la nuit cette activité devient un mécanisme autonome, uniquement en relation avec les programmes de survie individuelle, situés dans les zones les plus inférieures du tronc cérébral. Cela constitue une forme de "dialogue" entre le néo-cortex et le système limbique que les cognitivistes ont mis à la base de la conscience.
    Ainsi la science retrouve-t-elle, dans nos supports nerveux, les bases d'une communication que certaines cultures ont expliqué par un dialogue avec les dieux, et la psychanalyse par un dialogue avec l'inconscient.

    Le sommeil paradoxal apparaît comme totalement différent de l'état de veille car il est entièrement isolé, sur les plans sensitif et moteur, du monde extérieur. Mais, au même instant, il apparaît identique à cet état, du fait de la similitude des mécanismes énergétiques, des tracés électro-encéphalographiques, et des mécanismes respiratoires.

    Dans les deux cas il s'agit d'un apprentissage : soit lié à la réalité, soit à des situations identiques quoique virtuelles.

2- fonctions d'adaptation du sommeil paradoxal :
                 Rêves et instinct :
    Nous avons vu que durant le sommeil paradoxal, l'organisme est totalement isolé du monde extérieur : la conscience du rêveur est assoupie et les réactions endogènes se développent. Certains éléments nous donnent alors des indications sur les bases qui sous-tendent le rêve. Ces éléments sont de deux ordres : l'activation oculaire, l'érection.
    La coïncidence entre mouvements oculaires et sommeil paradoxal a été découverte en 1957 (William Dément et Nathaniel Kleitman), mais il a fallu attendre 1965 pour constater la présence d'une érection au cours du sommeil paradoxal. Ces constatations tardives démontrent-elles que l'homme a tendance à privilégier la pensée en oubliant qu'elle est indissociable du corps?
    L' activation oculaire montre l'importance considérable des aires de la perception visuelle dans le rêve.
    Quant à l'érection, elle appartient aux instincts, c'est-à-dire à une forme de comportement imprimé dans le système nerveux avant la naissance, régulé à la fois par des mécanismes réflexes situés au niveau de la moelle épinière (une excitation mécanique suffit à la provoquer) mais également par des mécanismes affectifs trouvant leur source dans le télencéphale, ébauche du néo-cortex.
    N'oublions pas, d'autre part, que l'érection prélude à l'accouplement en vue de la procréation. Or celle-ci, indispensable au renouvellement de la vie, nécessite la rencontre de deux sujets complémentaires, mâle et femelle.

    Le sommeil paradoxal démontre donc que, en l'absence de censure rationnelle, l'activité mentale la plus "spirituelle", car la plus déconnectée du monde concret, se relie à l'activité physique la plus instinctive : deux régions cérébrales différentes établissent alors un lien de communication fécond, créateur du rêve.

                 Rêve et univers virtuels : (zones motrices)
    L'univers instinctif à l'intérieur de nous-même est totalement lié à la motricité.

    Les premières cartes des zones motrices cérébrales ont été établies grâce aux progrès de la chirurgie, dès que les chirurgiens ont pu exciter électriquement le cerveau. Ils ont déterminé quelles étaient les réactions qui se produisaient en fonction du lieu de stimulation des circonvolutions cérébrales.

    Depuis, il a été démontré que si l'on demande à un sujet d'imaginer qu'il réalise un mouvement, on constate que, sans aucune activité musculaire, les zones motrices du cortex sont activées comme elles le seraient au cours de l'exercice lui-même. Ce phénomène est utilisé pour améliorer les performances des athlètes.
    Or le sommeil paradoxal participe du même mécanisme : si l'on éveille un sujet qui vient de présenter une période de sommeil paradoxal et qu'on lui demande de raconter son rêve, on constate que l'imagerie mentale ("j'ai rêvé que je jouais au tennis") coïncide avec les activations cérébrales observées expérimentalement.
    C'est ce même mécanisme qui expliquerait la capacité du cosmonaute à s'adapter sans troubles : assujetti à la gravité pendant des décennies, il se retrouve dans un état où il peut se passer de ses récepteurs à la gravité, l'oreille interne, et de tous les récepteurs qui l'informent de l'effort musculaire (il n'a plus de poids).

                 Rêve et apprentissages :
    Nous venons de voir que l'imagerie mentale que l'on retrouve dans le rêve augmente les performances motrices. Examinons maintenant quel peut être le rôle du rêve dans la mémorisation.
    Il a été mis en évidence que le rat, soumis à un apprentissage , présente une augmentation de sommeil paradoxal dans l'heure qui suit. Si, dans un deuxième temps, on le prive de ce même sommeil , on constate une augmentation plus importante encore de ce dernier dès qu'on le laisse libre de dormir. Ce qui semblerait montrer la participation du sommeil paradoxal à la mémorisation. Toutefois il a été constaté que les sujets qui, à la suite d'accidents ou sous l'effet de médicaments, sont privés de sommeil paradoxal et donc ne rêvent pas, ne présentent aucun trouble de la mémoire.
    Est-ce que le rat, mis dans le labyrinthe avec des congénères, aurait présenté une augmentation significative de la durée du sommeil paradoxal? Peut-être pas !... Car chaque membre de la communauté explorerait une partie du labyrinthe, et celui qui aurait trouvé la nourriture au hasard de ses pérégrinations pourrait informer ses congénères du seul lieu intéressant pour eux.

    Si on examine ensuite les conditions de l'expérimentation précitée, il s'avère que c'est le stress suscité par les conditions expérimentales qui explique cet effet rebond du sommeil paradoxal, plus que sa privation. Ce sont d'ailleurs ces mêmes conditions expérimentales qui ont fait croire à une certaine époque que la privation de sommeil paradoxal entraînait la mort, alors que ce sont les conditions de stress qui sont plus probablement à l'origine de cette dernière.
    Or, à quoi est dû le stress, sinon à l'incapacité de s'adapter immédiatement aux conditions extérieures afin d'assurer sa survie?

    Ainsi, l'animal en liberté, soumis à des agressions, possède une capacité indispensable : celle de la fuite. Une fois en sécurité, il pourra recréer, en sommeil paradoxal, les conditions du danger pour trouver une solution. L'aboutissement de son travail intérieur sera simple : ou il découvre un comportement nouveau pour échapper au danger, ou bien la fuite reste la seule solution de survie.
    L' expérimentation peut toutefois respecter l'apprentissage que permet le rêve : placé dans une cage où un flash lumineux accompagne une décharge électrique, le rat apprend à échapper à la décharge. Son sommeil paradoxal augmente après la période d'apprentissage. C'est justement dans ce monde virtuel, isolé des conditions dangereuses, que cet apprentissage pourra être répété et consolidé. Le rat pourra changer de comportement, passant

du modèle : Lumière =                            perception neutre
Décharge électrique =        perception douloureuse et dangereuse =        fuite

au modèle: Lumière =                            perception douloureuse et dangereuse =        fuite

    
Tout se passe comme si le rêve ne servait pas directement à la mémorisation,
mais à la répétition des conditions de l'expérience,

ce qui permettrait à son système nerveux d'apprendre à réagir, puis d'intégrer les réactions les plus adaptée. La mémorisation n'interviendrait que lorsque la meilleure solution a été trouvée. C'est cela qui sera mis en évidence dans une étude ultérieure où sera traitée l'analyse des rêves.

    Ainsi, ce monde virtuel créé au cours de la nuit semblerait le support de tous les apprentissages et pourrait bien, comme l'a fait remarquer le professeur Jouvet, "offrir quelques comparaisons avec le jeu".

                 Rêve et jeu :
    Le professeur Jouvet a démontré que la destruction des zones inhibitrices de la motricité, chez le chat, entraînait une réactivation de son activité au cours du sommeil paradoxal ... Soudain, le monde uniquement virtuel du sommeil paradoxal devient un monde semi-virtuel ou semi-réel : l'animal vit réellement les mises en scène de son rêve (il se lève, explore son environnement, puis s'active dans de multiples attitudes et comportements), tout en demeurant toutefois déconnecté du monde réel environnant (même s'il a été privé de nourriture, il ne tiendra aucun compte de la nourriture placée à proximité)
.    Le chat adopte donc, au cours du sommeil paradoxal, des comportement qui sont le propre de la réalité. Ce qui permettrait d'affirmer que son sommeil paradoxal s'accompagne de rêves, comme chez l'homme qui est le seul capable jusqu'ici de faire la preuve du lien entre sommeil paradoxal et rêve.
 

 
    Ici, un chien, présentant un défaut d'inhibition motrice au cours du sommeil paradoxal, va courir après ce qui pourrait être un ballon ou un gibier avant de bondir sur celui-ci.
    On constate alors que cette inhibition motrice qui pouvait constituer un danger en milieu naturel, s'avère aussi être une protection.

    De plus, en étudiant les comportements au cours du sommeil paradoxal du chat et du rêve de l'homme, il s'avère qu'ils sont très proches de ceux que l'on observe chez le nouveau-né dès qu'il acquiert les capacités motrices qui se manifesteront dans le jeu.
    Dans celui-ci, le petit d'animal (ou d'homme) utilise très vite ses mécanismes instinctifs d'attaque et de fuite. Il va intégrer, dans un simulacre de combat, les règles sociales qui élargiront ses fonctionnements instinctifs tout en les affaiblissants. Cependant, les comportements sociaux, une fois intégrés, peuvent s'avérer néfastes pour sa propre survie : le soldat qui obéit à l'ordre d'aller à la guerre peut y laisser la vie.

    Il devient alors nécessaire qu'une pause s'instaure au sein du système nerveux par le moyen du sommeil paradoxal pour que les comportements sociaux s'affaiblissent, que les comportements vitaux se réactivent et se renforcent.

    C'est cela même que nous pouvons observer dans les apprentissages d'un pilote de chasse : il s'entraîne à l'intérieur d'un simulateur de vol (sommeil paradoxal), puis au cours de manœuvres en conditions réelles (jeu), avant de participer au combat.

C - Développement du rêve au cours de la nuit - le cycle du sommeil :
    Pour comprendre ce que peut être le rêve, il est nécessaire de s'attacher à le suivre dans chacune des structures qui lui donnent vie, et dans chacune des réactions suscitées.
a - Etat d'éveil :
        Avant d'aborder l'activité cérébrale au cours de la nuit, il est nécessaire là aussi de mieux connaître l'état de veille.
    L'e.e.g. révèle une activité cérébrale aux ondes rapides : c'est un état où tous les mécanismes vitaux sont en action pour assurer la survie de l'individu et de l'espèce. De même, le système musculaire présente à l'e.m.g. un état de tonicité favorisant les réactions à l'environnement (fig75).
    Chez l'homme, le comportement social se différencie de celui du monde animal par le développement de règles rigides, et il en vient même à exclure toute forme de comportement naturel.

Nous l'appellerons comportement rationnel.

C'est lui qui s'assoupit au moment de s'endormir.

 
    L'animal répond aux lois de la nature.
    L'homme crée des règles rigides.
b - Mise en route du sommeil :
    Le sommeil se met en route lorsque nous nous retrouvons en sécurité sur notre territoire, portes et volets fermés, que l'activité de la journée se ralentit, que toute condition de stress est écartée.

    Il se traduit par un ralentissement des métabolismes. Les ondes rapides se ralentissent. Les neurones passent soudain d'un mode d'activité tonique, rapide et désynchronisée, à un mode différent : leur activité électrique est rythmée et synchronisée sur de larges populations neuronales. Ils travaillent à l'unisson, révèlent l'aspect social de leur fonctionnement.
    Parallèlement, au niveau du corps, la fréquence cardiaque et le rythme respiratoire se calment, le tonus musculaire diminue, même s'il demeure toujours à un niveau appréciable.

    Perception et réactions caractéristiques de l'état de veille, s'atténuent durant le sommeil lent.

        Déjà, au sein de cette phase peuvent apparaître des rêves, contrairement à ce que l'on a cru pendant longtemps : les statistiques prouvent que le quart des récits oniriques recueillis proviennent de cette période de sommeil.

    Ces rêves sont qualifiés d'hallucinations hypnagogiques. Ils se présentent, pour la plupart, sous la forme de pensées, d'idées, et peuvent s'accompagner de fortes réactions motrices (nous sursautons brutalement), car le système locomoteur n'est pas encore désactivé.

    A ce stade, nous passons de la pensée focalisée de l'état de veille, où l'attention est dirigée vers un but à accomplir, à une pensée de plus en plus associative où la perception s'élargit. C'est cette particularité de l'état de veille, où notre champ de perception est rétréci, qui est utilisée par les voleurs à la tire pour détourner notre attention, afin que nous ne voyions ni ne sentions la main dans le sac ...
    De la même manière, devant un interlocuteur, nous ne voyons que son visage et n'entendons que ce qu'il nous dit. Mais dès que l'attention que nous portons à ses propos diminue, nous distinguons mieux l'expression du visage, le sentiment caché sous les mots, l'environnement coloré qui l'entoure, le mouvement furtif du chien qui bouge dans l'angle de notre vision, sans oublier le bruit de la rue ou la radio du voisin qui avait échappé à notre perception.

Nous verrons que ce mécanisme d'augmentation de la perception est primordial pour comprendre le sens du rêve...
 
    Passage de la pensée focalisée à la pensée associative.

    A ce stade, celui du premier sommeil, le contenu des rêves peut être modifié par les stimuli externes : un bon exemple est celui de cet homme qui rêve qu'il est conduit à l'échafaud sous la révolution et se réveille à l'instant où la guillotine lui tranche la tête; le cadre suspendu à la tête de son lit vient de se détacher et de s'abattre sur son cou.(exemple rapporté par Peretz Lavie dans "Le Monde du Sommeil).

c - Refroidissement cérébral :

    C'est dans cette partie de la nuit que commence à s'amorcer le refroidissement cérébral. Ce qui nous ramène aux constatations effectuées par les neurobiologistes : l'augmentation du sommeil paradoxal est proportionnelle à l'abaissement de la température (cf p65).
    C'est à partir du moment où la température est suffisamment basse pour mettre le néo-cortex dans un état similaire à celui de l'hibernation que se réveille le pont de Varole et, à sa suite, le système limbique émotionnel : nous entrons alors en sommeil paradoxal! ...

d - Déclenchement du sommeil paradoxal - rêve humain :
    Soudain l'activité cérébrale générale se réveille : les ondes électro-encéphalographiques redeviennent identiques à celles de l'état d'éveil, comme si le rêve du sommeil paradoxal était une phase d'éveil au sein du sommeil. Par contre le tonus musculaire baisse brutalement ...

    Le système nerveux cérébral s'isole totalement de l'environnement : aucun stimulus, à ce stade, ne peut influer sur le contenu des rêves du dormeur, et les thermostats du cerveau (récepteurs qui perçoivent les changements de température) se déconnectent et ne transmettent plus d'informations aux mécanismes régulateurs de la température qui va donc continuer à diminuer.
    Le mécanisme d'abaissement de la température s'amplifie, le sommeil paradoxal se développe; parallèlement, la consommation d'énergie et la circulation cérébrale augmentent sensiblement.
    Le contenu des rêves qui apparaissent durant cette période révèle de plus en plus sa richesse émotionnelle et créatrice : tout y est possible, aussi bien le paradis le plus ensorceleur que l'angoisse la plus destructrice, aussi bien la liberté de l'envol que l'horreur de la chute.

    Pour l'instant, c'est ce phénomène d'abaissement de la température qui va retenir notre attention : le véritable sommeil, tout comme le sommeil paradoxal, n'est apparu qu'avec la transformation du télencéphale en néo-cortex. La régulation thermique est nécessaire à ce dernier pour lui assurer un rendement optimum, mais le tronc cérébral des vertébrés inférieurs fonctionne toujours à basse température, et cette caractéristique semble demeurer, chez l'homme, dans les structures les plus anciennes de son cerveau.
    Cela voudrait donc dire que l'homéothermie nous a fait perdre certaines fonctions de la pensée préexistant chez les animaux à sang froid. Si l'on admet, avec le professeur Jouvet, que ces formes de pensée sont programmées génétiquement, il est bon que cette température décroisse pour permettre à la pensée évoluée de reprendre contact avec les systèmes originels. Ces derniers sont remis en jeu lorsque les conditions primitives de fonctionnement de l'organisme sont réunies.
    Bien que le phénomène de l'hibernation n'ait rien à voir avec le mécanisme du sommeil paradoxal, ils présentent toutefois des similitudes : en hibernation, la marmotte utilise les réserves de graisse qu'elle a accumulées, comme en sommeil paradoxal le rêveur revisite les données archivées dans son cerveau reptilien.
    Le sommeil paradoxal remet donc en fonction des systèmes préexistants chez les animaux avant que ceux-ci n'accèdent à l'homéothermie.

e - Retour à l'état de veille :
        D'autres expériences montrent que si le sommeil paradoxal est un sommeil déconnecté du monde extérieur, il est relié à d'autres horloges intérieures, en particulier à l'horloge temporelle. Si on demande à un sujet de s'éveiller à une heure précise, s'il est capable de réaliser cet exploit, il s'éveillera toujours durant le sommeil paradoxal le plus proche de l'heure fixée : comme si l'état d'activité cérébrale, au cours du sommeil paradoxal, était le seul moment de la nuit où il est possible de conserver la conscience de la réalité.
    Nous avons vu que le sommeil lent est une porte ouvrant sur le sommeil paradoxal, qui, à son tour, après avoir achevé son rôle d'expérimentation intérieure, débouche sur l'éveil.

Nous pourrions en arriver aux conclusions suivantes :
    - le rêve se fait à la lumière des données ancestrales.
    - quand le sujet s'éveille, il passe, non à la réalisation de son désir, mais à l'utilisation de l'expérience acquise en rêve.

D - Développement des fonctions d'adaptation :
a - dialogue néo-cortex - pont de Varole :
                              - Rôle des comportements sociaux :
    Le refroidissement cérébral réactive le pont de Varole qui sollicite à son tour le néo-cortex : d'où une activité cérébrale appelée sommeil paradoxal donnant naissance au rêve. Or les vertébrés inférieurs ne rêvent pas. Est-ce à dire que le sommeil paradoxal n'est pas indispensable à l'évolution? Cela signifierait plutôt que le néo-cortex, survenu ultérieurement, a besoin de remettre en question les comportements sociaux. Cela se fait par un dialogue avec le programme primitif.
    Car, chez l'animal, les comportements sociaux modifient les comportements individuels : ainsi le mâle de la meute doit renoncer à ses prérogatives de reproducteur face au dominant. Quant à l'homme, son comportement social surchargé d'interdits peut devenir destructeur pour l'individu qui a donc besoin d'y échapper.

 
    Durant l'éveil, le pont de Varole travaille au ralenti.
    Il se réactive pendant le repos,
    et conserve cette activité durant le sommeil paradoxal,au moment où l'activité corticale reprend.

    Cependant l'adaptation née de ce dialogue n'est pas vitale. La suppression du sommeil paradoxal chez l'homme n'entraîne aucune perturbation car le néo-cortex, devenu totalement autonome, satisfait parfaitement aux besoins de la vie quotidienne. Désormais l'homme soumet le monde à ses besoins, il ne s'y adapte plus.
    Quant aux vertébrés primitifs, uniquement préoccupés de leur survie, ils se contentent d'un système nerveux, sélectionné par l'évolution, qui fonctionne à basse température.
    Le crocodile, tapi sous la surface de l'eau, à l'affût de sa proie, se repose, attendant simplement que des stimuli externes réveillent ses instincts de prédateur. Ultérieurement, ce système nerveux primitif va intégrer d'autres systèmes plus élaborés. Le lion dont les mécanismes de chasse sont passés du modèle individuel, (l'affût), au modèle social, (l'approche en fonction du terrain et de la direction du vent, et l'attaque en relation avec le groupe), rêve en confrontant son expérience nouvelle de lion à celle du crocodile en lui.
Tout comme l'homme pense en homme raisonnable lorsqu'il se confronte à ses "animaux" intérieurs ... alors que ses monstres nocturnes le poussent à réagir en animal instinctif.

    De façon schématique, l'évolution de la pensée a pu se faire sous la forme décrite dans la figure suivante : la pensée supérieure dépend des zones corticales, et la pensée primitive, génétique, des zones inférieures.




    Le sommeil paradoxal, nous l'avons vu, active la totalité du cerveau, d'où la même activité électrique qu'à l'état de veille (fig 75-79) et l'absence de zones localisées du rêve.
    A l'état de veille, le néo-cortex est activé et réagit par rapport aux afférences exogènes, et à l'état de rêve il est activé et réagit en fonction d'afférences endogènes. Alors resurgissent deux notions évoquées précédemment : la neurogénèse et la température.
    Nous pouvons concevoir que si, au cours de la neurogénèse, ce sont les synapses primitives qui sont programmées en fonction de réactions simples (attaque, fuite, reproduction), dès la fin de la neurogénèse les synapses originelles peuvent être "oubliées", et d'autres liaisons établies en fonction de l'environnement social.

    Mais au cours du rêve, le cerveau se déconnectant du réel, la mémoire ancestrale de l'individu refait surface puisqu'elle seule, toujours vivace et connectée à l'intérieur de nous-mêmes, est à même de devenir l'élément essentiel de la reprogrammation. Pour illustrer ce type de fonctionnement nous pouvons le rapprocher de notre vécu quotidien. Pris dans le programme de notre journée, nous oublions notre passé et nos souvenirs, à la faveur du repos, ils pourront resurgir, nous rappeler nos amis, nos activités d'autrefois et nous donner le désir de renouer avec eux.
 
    Un problème du quotidien va éveiller le dialogue entre données actuelles et données instinctives.

    De ce dialogue découlera la solution du problème.
        De même, au moment du sommeil, tout se passe comme si, sur un signal donné qui pourrait être l'abaissement de la température, le cerveau instinctif se réactivait, déclenchant les réactions "émotionnelles", ce mot n'étant pas pris au sens d'affects, mais au sens de "motion" c'est-à-dire "mouvement".
Les expressions populaires, "garder son sang froid", "garder la tête froide", expriment à leur manière notre capacité à bien réagir dans une situation difficile.
A l'inverse, lorsque nous perdons notre sang froid et que nos réactions vasomotrices deviennent incontrôlables, nous réagissons de manière inadaptée comme ce grand timide qui réfléchit trop face à l'être aimé, submergé par les sentiments qu'il ne peut exprimer, et ne réagit plus que par la rougeur qui monte à son visage ...

 
    Dans la neurogénèse qui favorise le développement des neurones au détriment des processus associatifs, la vision entraîne une réaction simple.

    Le néocortex qui privilégie pour sa part les processus associatifs, verra ses réactions détournées par les inhibitions culturelles.










    Au cours du sommeil paradoxal, les zones rationnelles perdent leur prééminence et la réaction qui en découlera sera influencée par les réactions instinctives.

    Ainsi, au sein des structures cérébrales qui s'animent dans le rêve, deux régions, opposées mais complémentaires, vont communiquer entre elles :
    - la région du pont de Varole (activateur du rêve) très proche des circuits purement réflexes de la moelle épinière,
    - le néo-cortex totalement dissocié des pulsions vitales originelles.

    Certaines interrogations peuvent alors trouver des réponses ...
    Sachant que le cerveau gauche, logique, où se situent les centres du langage, est le support d'une pensée "discursive", une pensée qui réfléchit mais n'agit pas, le rêve servirait à rétablir les connexions vers l'action.

    Nous aurions ainsi, au sein nos structures cérébrales, la succession des événements suivants :
    - l'apprentissage durant l'éveil.
    - la mémorisation durant le repos : cette mémorisation nécessite en effet le passage de l'état actif à l'état passif et se fait durant la phase dite de "consolidation mnésique".
    - durant le sommeil paradoxal, le traitement de l'information est repris, et le rêve, en recréant d'autres événements similaires à ceux de la veille, renouvelle l'expérience qui sera mémorisée pendant les périodes de repos intermédiaire du sommeil lent.




                 - Barrière de la pensée discursive :
    Cependant, s'il se trouve que les problèmes non résolus au cours de la journée peuvent trouver une solution au sein de nos rêves, la pensée discursive étrangère à l'action _car l'évolution ne l'a pas créée pour cela_ peut créer une barrière infranchissable aux données instinctives et émotionnelles : nous oublions nos rêves, et nous demeurons incapables d'utiliser cette expérience pour changer nos comportements. Or le problème rencontré nécessite une réponse vitale qui ne vient pas.
    L'angoisse naît le jour, puis, la nuit, le cauchemar, parfois répétitif, exprime la tentative de se libérer du joug de la pensée discursive.
    Le sujet est soumis continuellement à des pressions grandissantes, extérieures ou intérieures, et la dépression survient.
    On peut y remédier médicalement en supprimant son sommeil paradoxal pendant deux nuits, et une amélioration survient : s'il subit toujours la pression de la vie quotidienne, il ne subit plus celle de ses forces instinctives. Il a gagné deux heures de repos sur ses cauchemars!…

                 - Augmentation du sommeil paradoxal :
    Quant à la souris qui, nous l'avons vu, ne peut réagir dans l'immédiat, elle augmente la période de rêve, c'est-à-dire la période de re-création fictive des conditions du stress pour leur trouver des solutions. Les sujets qui présentent des difficultés d'insertion ou qui ont subi un traumatisme civil (attentat, enlèvement) font fréquemment des rêves d'anxiété ou de cauchemars montrant que notre cerveau a besoin de réexpérimenter le stress mal vécu.

    En fait, des mécanismes identiques à ceux du rêve apparaissent sans cesse au cours de la journée, dans les périodes de pensée et d'idées qui viennent spontanément. Tout adulte qui réfléchit met ainsi en route des systèmes inhibiteurs : son visage se fige, il est perdu dans ses pensées. Qui peut dire dans quel monde onirique il se trouve alors? D'ailleurs, si nous le "réveillons" à cet instant, bien souvent il ne se souvient même plus. Le mécanisme associatif qui existait disparaît lorsque la pensée focalisée resurgit.
    Ainsi le rêve nous donne une vision plus générale, en ouvrant notre pensée spécialisée sur des domaines insoupçonnés.

    Si à partir de la matière, l'évolution a créé la vie puis les supports génétiques de la vie, cette même évolution a créé la pensée, et c'est cette pensée "originelle" qui, lors de l'apparition du rêve, se confronterait à la raison du rêveur, c'est-à-dire à son expérience du moment.

    Cela nous amène aux images du rêve :
    Une fois la barrière des instincts ouverte grâce à l'assoupissement de la raison du rêveur, la conscience de ce dernier peut se confronter à sa pensée originelle.

b - Développement des fonctions d'adaptation par les images du rêve :
        Dégageons le rêve de tout ce qui tend à l'expliquer par ses causes, et analysons-le à la lumière de son seul contenu.
    Au cours du rêve, une mise en scène s'élabore, avec des éléments variés, humains, animaux, végétaux, choses ordinaires ou extraordinaires. Le rêveur l'observe ou y participe, avec sa raison et ses sentiments.
    Si nous considérons que la partie qui représente le rêveur lui-même, celle qui a conscience et agit en fonction de son savoir, est la rationalité, c'est elle qui va se trouver confrontée à la situation fictive ou proche du réel sur laquelle elle portera son jugement.



    Au sein du rêve, l'individu rationnel et conscient que nous sommes va se trouver confronté à cette situation en adoptant des comportements divers :
    - il demeure l'observateur qui analyse les données de la situation,
    - il la fuit, voire se réveille brutalement pour échapper à l'agresseur éventuel,
    - il y participe, de plein gré ou forcé par les événements.

    La première constatation de cette analyse est donc celle-ci :
    Le rêve constitue la confrontation du rêveur à des situations : il observe, il réagit et s'y adapte ou tout au moins tente de les comprendre.

    La deuxième constatation découle cette fois de l'analyse de milliers de rêves ; chaque rêveur a son rêve spécifique :
    - celui qui a peur sera souvent agressé,
    - l'intellectuel participera rarement au rêve,
    - le sportif vivra plutôt des événements physiques...

    Ces deux constatations semblent être confirmées par l'expérimentation animale : les rêves étudiés chez les animaux montrent qu'ils semblent dépendre de l'espèce dans leur schéma général, mais que chaque individu possède ses propres tendances comportementales.

    L'évolution des fonctions d'adaptation du rêveur se fait alors de la façon suivante :
    - son comportement n'évolue jamais et il se retrouve toujours confronté à des situations de peur ou installé sur ses positions d'observateur. La même situation revient périodiquement, et le rêveur les revit toujours de la même manière (rêve répétitif).



    - son comportement évolue progressivement jusqu'à ce que la situation stressante soit abordée plus sereinement, voire aboutisse à une libération totale des contraintes précédemment vécues. La situation répétitive de départ disparaît pour être remplacée par une autre.

    Ainsi un sujet pourra rêver qu'il est cramponné désespérément à une falaise, puis qu'il tombe, auquel cas son réveil en sursaut lui permettra de se retrouver dans son lit, support matériel connu et rassurant...
    Puis, un jour, il se mettra à voler.




    Il pourra découvrir alors que tout ce à quoi il se cramponnait, la falaise fictive en rêve, symbole de ses habitudes du jour qui le rassuraient et l'enfermaient, n'a plus de raison d'être et qu'il peut lâcher prise aussi dans la réalité : d'où l'utilité du rêve.

    Cependant, les études menées sur les rêveurs n'ont pas permis d'établir l'utilité du sommeil paradoxal, origine des rêves. Cela s'explique parce que l'homme possède d'autres moyens d'apprendre et de changer ses comportements.

    Nous pouvons alors observer plusieurs cas de figure :
    On n'observe pas de changement dans la vie du sujet parce qu'il ne rêve pas (il ne se souvient pas de ses rêves); ou, s'il rêve, il ne tient pas compte des expériences vécues.
    Par contre, on observe une évolution quand le sujet rêve et tire un enseignement de ses expériences nocturnes; ou, s'il ne rêve pas, parce qu'il est capable de tenir compte des expériences de la vie quotidienne.
    Imaginons un sujet distrait qui tombe dans un trou. Qu'il ne rêve pas ne présente aucune importance : un minimum de réflexion lui permettra de saisir la présence de ce trou sur son chemin et d'en tenir compte dans l'avenir.
    Imaginons maintenant qu'il ne soit pas capable d'en tirer des conclusions : il tombera régulièrement dans le trou, et le même rêve commencera à envahir ses nuits : il marche et tombe. Mais si un jour peut resurgir l'instinct de survie : il réagira avant la chute. Désormais ses réactions instinctives seront reconnectées à sa conscience et, dans la vie comme dans ses rêves, il échappera à la fatalité.
    Il peut aussi ne jamais tenir compte de son cauchemar, ou ne jamais s'en souvenir au réveil : rien ne changera, il continuera à tomber et, peut-être, à se casser la jambe...

    Malgré ces restrictions, ont peut affirmer que le rêve est vraiment l'une des fonctions importantes de notre condition humaine. Sa raison d'être est le conseil qu'il donne, et sa fonction consiste à nous faire revoir les comportements dont l'évolution nous a dotés.
    Grâce à cette répétition générale, voulue par elle, nous améliorons notre façon de vivre. Il appartient ensuite à notre raison d'en tenir compte pour dépasser nos habitudes.

    Il existe durant le rêve une dissociation entre nos deux hémisphères cérébraux : en effet beaucoup de rêves se traduisent par le fait que l'on entend une voix sans voir personne, ou, à. l'inverse, on voit un personnage sans comprendre ses paroles. Cela s'explique par le fait que l'hémisphère droit intègre les zones de la reconnaissance visuelle et le gauche celles de la reconnaissance du langage, le cerveau droit étant le seul en relation avec les zones primitives du tronc cérébral (fig. 9).

    Chez l'animal les comportements sociaux, analysés dans l'hémisphère gauche, vont se déconnecter des images fournies par l'hémisphère droit pour laisser s'exprimer d'autres modes de comportement.
    Chez l'homme tout est devenu différent avec l'apparition de la pensée abstraite capable de raisonner en dehors de tout support (images ou sentiments). En présence des situations fictives créées par le rêve, elle pourra évaluer avec logique toutes les possibilités, mais seules les informations reconnues socialement seront admises comme source de réactions. La réaction instinctive, quant à elle, sera le plus souvent réprimée.

    Le comportement de l'homme est donc devenu totalement différent de celui des animaux : en transformant le monde il a supprimé la nécessité de s'adapter, et même, pourrait-on dire, la nécessité du rêve. Dans le monde protégé qu'il s'est créé, seul son néo-cortex lui est utile.




    Quant aux mammifères qui doivent s'adapter, l'évolution n'a pas toujours sélectionné le sommeil paradoxal comme moyen d'apprentissage. Ainsi les dauphins, qui sont dans l'incapacité de dormir par la nécessité de respirer, nagent en se contentant de faire basculer alternativement leurs hémisphères de l'état d'éveil à l'état de repos. Malgré l'absence de sommeil paradoxal ils demeurent en permanence capables d'apprendre, durant la veille, et de mémoriser, durant le repos.
    Les autres mammifères qui rêvent font comme l'homme devant un jeu vidéo : ils possèdent autant de vies que nécessaire pour se confronter à l'événement jusqu'à ce qu'il lui trouvent la bonne solution.

    Bien qu'il soit prématuré ici d'aborder l'étude des rêves eux-mêmes, nous allons aborder toutefois un rêve dont la particularité est de s'être reproduit à trois reprises au cours de la même nuit, c'est-à-dire, apparemment, au cours des différents états faisant passer du stade des hallucinations hypnagogiques à celui du rêve onirique.

    Il s'agit d'un sujet confronté à la mort imminente d'un ami vietnamien.

    
Il se réveilla soudain une première fois en sursaut, submergé par l'angoisse :

    Il venait de rêver qu'il était poursuivi par des Chinois dans sa propre maison.
Affolé, il se précipitait vers le fond du couloir, vers le seul lieu où il sentait qu'il pouvait se retrouver en sécurité : les toilettes...
    Mais, parvenu à cet endroit, il réalisait que c'était une impasse... Comme dans la réalité, ce local ne possédait qu'un vasistas trop étroit pour s'enfuir. De toute manière il se serait trouvé trop haut pour sauter.


    Le cauchemar s'arrêta brusquement.

    Un peu plus tard, dans le courant de la nuit, le même rêve resurgit, dans les mêmes conditions, et le résultat fut identique : le lieu de sécurité apparente était une impasse, comme dans sa propre maison!

    Le même cauchemar resurgit une troisième fois sur la fin de la nuit, mais cette fois le comportement du rêveur changea.

    Parvenu dans le petit réduit, il monta sans raison apparente sur la cuvette et, soudain, la scène se transforma!…
Le vasistas avait désormais la taille d'une fenêtre quasi normale qu'il lui était possible d'enjamber :
à gauche la
toiture d'une dépendance était à portée de sa main
et sur la droite un
cyprès s'élevait dont les branches affleuraient la fenêtre (toiture et cyprès inexistants dans la réalité) ...

    Le cauchemar devenu rêve s'arrêta là...

    Bien que ce rêve présente beaucoup de coïncidences avec la situation réelle du rêveur, bien que les lieux décrits par ses deux premiers rêves soient absolument identiques à sa maison, des questions surgissent qui demeurent sans réponse :
    Pourquoi des "Chinois" et non des vietnamiens?
    Pourquoi "des" Chinois, alors qu'un seul ami était concerné?
    Et pourquoi cette transformation soudaine de la réalité?

    Analysé en tant que situation poussant au changement, dont les images puisaient leur source dans la réalité pour permettre de les comprendre, ce rêve pouvait cependant délivrer une enseignement :
    - Le premier indiquait au dormeur, sans que celui-ci en ait conscience : "Cherche une autre solution! Ne te fie pas à ce que tu sais! Regarde là ou tu ne songerais jamais à regarder!"
    - Le deuxième insistait : "Cherche encore! Recommence jusqu'à ce que tu aies trouvé."
    - Enfin le troisième aboutissait au but recherché : "Tu as vu? Il y a toujours une solution! ..."
    Le rêve s'acheva sur cette image, et le sujet s'éveilla, cette fois libéré.

    Peut-être avait-il découvert soudain que les structures où il était enfermé s'ouvraient sur un autre espace et qu'il suffisait d'aller au-delà de ses limites pour découvrir, "si près" de lui un autre monde, un autre "toi", avec un jardin, la nature, la liberté! ... Une autre vie! ...
    Le seul prix à payer était de ne jamais décider à l'avance de quoi l'avenir serait fait!

    Ce rêve semble aller dans le sens des expérimentations effectuées par Bliss et Lomo en 1973 : ils avaient démontré que des stimulations de circuits aboutissant à l'hippocampe (fig 60) entraînent une amélioration durable de la conduction synaptique, ce qui est le propre des mécanismes d'apprentissage.
    Le rêve n'est donc pas la pure construction d'un "esprit" qui pourrait être dissocié de son support neurobiologique. Sans système nerveux, le rêve et l'histoire qu'il raconte n'existent plus.
    Soumis aux stimuli de la veille, les neurones mémorisent des informations puis, soumis aux stimuli répétitifs du rêve (SP), des comportements nouveaux apparaissent qui sont mémorisés au cours des différentes phases du sommeil lent (SL) (fig.85).

    Nos comportements au cours de l'état de veille agiraient donc comme cet explorateur qui traverse la forêt amazonienne, y découvrant ses dangers et ses richesses. Mais l'exploration seule ne suffit pas pour que la forêt demeure pénétrable : la piste non exploitée se referme très rapidement, la forêt reprenant ses droits ... Le rêve intervient alors comme les nouveaux colons qui empruntent jour après jour le chemin fragile tracé par l'explorateur, chacun taillant les branches à coups de machette et damant le sol à chaque passage jusqu'à empêcher l'herbe et la végétation de repousser ... Un jour le chemin est tracé, et il demeurera tant qu'il sera emprunté.




    Ainsi pourraient être résolus d'un coup les problèmes rencontrés dans l'étude du rêve abordés précédemment :

    - pas de cause ? Ce seraient les situations auxquelles nous sommes confrontés dans la vie et notre incapacité à réagir correctement qui seraient les déclencheurs du rêve. L'électro-encéphalogramme montre que le fonctionnement cérébral de l'éveil est quasi identique à celui du sommeil paradoxal, les différences pouvant être dues au contenu même du rêve (par exemple la réaction "tuer" sera automatiquement inhibée durant la veille, neutralisant les circuits nerveux correspondants, alors que cette réaction sera possible pour le rêveur lui-même ou d'autres personnages).

    - pas d'utilité au rêve ? En nous confrontant sans cesse à des situations nouvelles, le rêve nous permet de répéter nos comportements jusqu'à ce que nous trouvions la solution du problème.
    Il répond donc, par d'autres voies que celles que connaît notre pensée rationnelle, aux questions qui nous agitent. Il nous amène à "l'intuition" que nous avons appelée ainsi parce que nous n'avons pas conscience des mécanismes qui entrent en jeu dans la succession de ces images nocturnes qui nous amènent à réagir ou à comprendre autrement (cf les rêves de Niels Bohr et de Kekulé au chapitre 1).

    - message des dieux ? Pourquoi chercher si loin puisque le message apparaît dans notre pensée et semble la conséquence de nos mécanismes d'apprentissage ?

    - reproduction d'un événement vécu ? Nous répondrons par l'affirmative, puisque le rêve, mécanisme d'adaptation, ne peut créer, pour nous permettre de modifier nos comportements, que des mises en scène puisées dans les situations accessibles à la compréhension du rêveur, celles auxquelles il a été confronté dans sa vie passée ou que son environnement social lui a léguées (mythes et légendes).
    Pourquoi imaginer que la pensée du rêve procèderait d'un autre mécanisme que la pensée de l'éveil ?
    Est-il prémonitoire de l'avenir ? Si l'on considère que la vie, dans l'instant présent, résulte des expériences issues du passé; l'avenir découle des réussites du présent, des erreurs commises et de notre aptitude à les mémoriser, les corriger, et en faire un facteur de réussite.
    Le rêve serait donc la clé de l'apprentissage intérieur à la vie. Complétant l'apprentissage de la vie quotidienne; il est, pour cette raison, l'une des clefs de notre réussite future.

    Ainsi les vertébrés supérieurs, protégés par le groupe, peuvent à la fois dormir et rêver. Leur sommeil les restaure des fatigues de la veille et les prépare aux événements du lendemain grâce à l'intégration de réactions pendant le sommeil paradoxal.
    Le sommeil est ainsi le moment privilégié qui favorise la rencontre de notre mémoire et de nos actes à venir. Il récapitule aussi la mémoire de l'humanité.
    Nous avons vu que l'évolution a pour but essentiel, après la création de la vie, de mettre en jeu les moyens de la conserver.
Le sommeil paradoxal relève, au sein du règne animal, du même processus qui fait que l'homme moderne s'entraîne dans des situations fictives : inutile de se confronter au danger pour apprendre à réagir, les mondes virtuels simulent la réalité, et nous y apprenons à chaque instant comment gagner ou perdre, sans jamais y perdre la vie, en y gagnant toujours l'expérience.


"L'émotion et le résultat sans le risque !"
Telle pourrait être la devise du rêve.



2 – Place du cerveau rationnel et du sommeil paradoxal dans l'évolution (Evolution du langage) : (suite)