Le langage du rêve




2 - Le langage du rêve :

A - le rêve en tant que langage primitif :

    Apparemment survenu en même temps que les vertébrés supérieurs homéothermes, le rêve appartient au premier langage des espèces animales, langage issu de la perception visuelle.
    Mais alors que la perception visuelle permet à l'être vivant d'appréhender le monde qui l'entoure et de réagir en conséquence, le rêve est un dialogue intérieur à ses structures mentales.

    Ce dialogue intérieur met en relation les trois modules de la pensée précédemment décrits et, chez l'homme, il représente le langage qui fait dialoguer la conscience et ce que les psychologues nomment l'inconscient.

 
    -Le cerveau du reptile perçoit le monde extérieur , l'interprête, et réagit en fonction de lui.

 
    -Le cerveau social du mammifère perçoit les réactions instinctives, les interprête, et réagit en fonction d'elles. Mais il adapte son comportement en fonction de son propre apprentissage social. Nous supposerons que son rêve reproduit ces situations.

 
    -Chez l'homme à l'état de veille, le cerveau rationnel est dissocié de ses réactions instinctives. Il les interprête mais, en raison de la prééminence de ses interdits sociaux, il ne réagit que d'une manière très atténuée.

 
    -Son rêve reproduit ces situations, mais sans les protections érigées à l'état de veille.

    Si nous attribuons maintenant une capacité de langage à chacune des structures développées précédemment (cf chapitre.4, §3 : "les trois modules") et qui rétablissent leur relations durant le sommeil paradoxal, nous avons :
    - une perception brute pour les zones les plus primitives du tronc cérébral,
    - un langage primitif basé sur les images dans le néo-cortex des animaux sociaux,
    - un langage élaboré dans les zones rationnelles.




    Le langage des rêves nous paraît-il compliqué, incompréhensible ? Certes !
    Codé ? Sans doute !
    Mais au moment où la raison, au sein du rêve, porte son regard sur le monde qui surgit, elle ne peut que s'interroger.




    Car le langage des rêves est un langage antérieur à celui que la raison connaît. Or un langage antérieur ne peut qu'être plus simple puisque moins évolué, moins élaboré. Pourquoi donc ne serions-nous pas capable de le comprendre, même si le rêve n'est pas un langage parlé, et si les codes qui régissent les mots ne peuvent lui être appliqués ?
Son sens tout entier se trouve dans les images!

    Sa simplicité vient encore de ce qu'il fait essentiellement référence au présent, et les supports de la mémoire qu'il utilise n'ont qu'une valeur d'expérience immédiate. Il est donc un langage tourné vers l'action, car il appartient à une époque où la vie ne pouvait exister qu'à condition de saisir immédiatement le sens d'une situation, et d'y réagir.
    Nous voyons ce mécanisme agir à l'intérieur de chaque rêve...

    Le rêve en tant que langage primitif adapté à la survie doit donc contenir les principaux éléments de la survie :
    - l'image intérieure qui recrée le monde extérieur,
    - la sensation créée par cette image,
    - la réaction adaptée à la sensation.

    Le rêve prépare à l'action et il donne une réaction primaire tandis que le raisonnement envisage tous les possibles et aboutit à une réaction secondaire. Ainsi, depuis que le raisonnement est apparu chez l'homme, il fausse les caractéristiques du rêve.




    De même dans la vie la personne qui agit ne comprendra jamais celle qui parle trop à son goût; laquelle, à son tour, méprisera bien souvent celle qui ne réfléchit jamais avant de prendre une décision...
    Ainsi en va-t-il dans le rêve; aucun de ces deux langages ne peut comprendre l'autre !

    Car là où la vie devrait l'emporter, la raison raisonnante n'intervient jamais ni dans la vie ni au sein du rêve; là où la réaction serait nécessaire, la raison apeurée vit toujours la vie et le rêve comme un cauchemar,
    Seule la raison ouverte aux réactions instinctives qui mènent la vie, aborde n'importe quel rêve, du meilleur au pire, parce que celui-ci n'est jamais ni le meilleur ni le pire, il est tout simplement ce qu'il est : à savoir
une expérience intérieure sans danger !...


B - la simplicité du langage de l'inconscient :

    Le langage des rêves est-il codé ? Ne serait-ce pas plutôt le cas du langage de la raison, qui a dû se développer et l'emporter sur toute forme de langage, parallèlement au développement de la communication et des structures mentales?
    Dans notre vie quotidienne, les images peuvent être comprises directement par nos sensations : ainsi sommes-nous tout à fait capables de fuir face à un danger.
    Par contre, le langage de la raison se révèle beaucoup plus complexe. Lorsque nous nous retrouvons face à un agresseur, notre organisme se mobilise naturellement pour la fuite, tandis qu'au même instant notre pensée entre en jeu, nous parle d'affrontement, de dépassement... Face à ces ordres contradictoires, tout se paralyse...
    Ainsi nous pouvons constater que lorsque le discours intervient pour compléter la compréhension que nous apportent les images, bien souvent il aboutit à un échec ou à des conclusions erronées.
    Par le fait même que nous appartenons au genre animal, nous pouvons saisir ce que notre animal familier exprime lorsqu'il nous donne un coup de griffe, s'éloigne lorsqu'on l'appelle, ou se précipite en remuant la queue. Il ne prononce pourtant jamais une parole, indépendamment de ses vocalisations. Ses comportements suffisent à notre compréhension.

    Mais notre langage rationnel est incapable de comprendre les seules images. Si nous nous trouvons face à un chien menaçant, nous commençons par réfléchir :
    - pourquoi me montre-t-il les crocs ?
    - je ne lui ai rien fait !
    - de toute façon je ne suis pas comestible !
    - et puis quoi ! Je ne vais quand même pas fuir devant un chien !
    - sale bête !
La pensée rationnelle a fort à faire jusqu'à ce que l'évidence soit là, à l'instant du coup de dent. Mais cette évidence elle-même a-t-elle bien été comprise ?
    - "maman ! Il m'a mordu !"
    - "vite, il faut aller chez le médecin, il a peut-être la rage !"
    Il faut alors téléphoner à la police, retrouver le maître de l'animal, poursuivre ce dernier en justice, faire intervenir les assurances ...
    Pourtant au départ tout était fort simple : nous étions sur le territoire du chien, et il nous prévenait en couchant les oreilles et en montrant les crocs !

    Le rêve, constitué d'images, ne peut donc être relié au langage rationnel, mais il peut être relié au langage émotionnel engendré par la vision.
    Le langage du rêve qui, pour l'homme, appartient à son inconscient, est un langage direct et immédiat, car fait d'images. S'il a une valeur d'expérience, cette valeur va au delà du conseil qui peut être donné, par exemple à un enfant, de faire attention s'il voit un chien méchant : la vision directe du chien lui permettra d'expérimenter personnellement les conditions du drame pour influer sur les comportements à venir. En effet l'image est capable, à elle seule, de nous amener à ressentir et à réagir.

    Ainsi, dans la réalité, le langage issu de l'hémisphère gauche tente de décrire les perceptions de l'hémisphère droit afin d'élaborer un comportement adapté; dans le rêve, c'est l'hémisphère droit qui suscite les émotions, court-circuite le langage, et amène à la réaction.

 
Là où la raison s'interroge, notre inconscient nous réapprend à agir...
...à condition que notre raison ne nous paralyse pas.

    Le rêve, en créant un monde virtuel pour nous apprendre à réagir, nous apprend tout sur nous-même.
    Il nous permet de découvrir nos potentialités : la fuite si nous rêvons que nous sommes agressés, ou nos limites si, dans cette situation, nous nous retrouvons paralysés...
    Il nous apprend ce que nous pensons, ce que nous ressentons.
    Il nous apprend quel est notre devenir en fonction de notre réaction :
    - la vie et le soulagement si nous savons réagir,
    - la peur si nous en sommes incapables,
    - et la mort si nous nous réveillons, puisque à cet instant nous quittons notre vie vécue à l'intérieur du rêve, de la même manière que nous quitterons le monde à l'instant de notre dernier soupir.

C - le "code" des rêves :
1 - retour vers les origines du langage :
        Avant d'aborder les symboles du rêve, il faut nous rappeler l'évolution nécessaire pour passer de l'image réelle à l'imagerie intérieure, puis aux pictogrammes jusqu'au langage alphabétique.

 
Partie de l'image, la représentation graphique a évolué vers des symboles plus abstraits, jusqu'à aboutir à l'écriture alphabétique.

    Pour comprendre le rêve, il est nécessaire d'abandonner tous les symboles de notre langage discursif, pour revenir aux images primitives, puisque ce sont les seules que nous retrouvons à l'intérieur de nos rêves.

 
Le rêve oublie les symboles, et puise ses images dans la réalité.

2 - le langage des symboles :
    Le rêve s'exprime essentiellement, et, peut-être, uniquement par des symboles.
    Or qu'est-ce qu'un symbole ?
    Dans le domaine du rêve, c'est une image qui se rapporte à une idée personnelle ou collective qui va nous permettre d'en préciser le sens.

    Prenons l'exemple du cheval. Une idée individuelle pourrait être : "c'est grand et fort, cela peut faire mal, cela me fait peur !" Ou bien "c'est le meilleur ami de l'homme", "c'est mon meilleur ami !"
    Une idée collective aboutira au cheval ailé, Pégase , qui illustre cette pensée spontanée qui jaillit (il est instinctif) et peut échapper à toute contrainte (il possède des ailes), ou à la licorne des temps anciens, symbole de transformation par ses aspects multiples, peut-être parce que le cheval a transformé la vie de l'homme.
    Mais les temps ont bien changé depuis l'époque où chaque animal possédait un "esprit" qui le transformait en être magique, en "archétype".
    Aujourd'hui un cheval est un animal, un mammifère craintif, il peut-être fort et "de labour", rapide et "de selle". Il est autonome et instinctif, mais il peut obéir à la raison de son cavalier. De toute façon il a transformé la vie des premiers hommes par sa puissance de travail et il transforme la vie des hommes que nous sommes devenus en tant que compagnon de loisirs.

    Si les symboles ont varié dans les temps passés, en fonction de notre méconnaissance des mystères de la vie, aujourd'hui beaucoup de ces mystères ont été résolus. Le symbole va pouvoir prendre un sens nouveau, lié à nos connaissances actuelles. Cela va donner aux rêves un sens précis, celui de l'élément qu'il contient et qui se trouve illustré par le symbole.
    D'une signification toujours précise au sein de chaque civilisation, le symbole a pris de nos jours un sens très vaste car il recèle à la fois la signification que nous lui donnons aujourd'hui, mais également la signification que lui ont donné tous les hommes et toutes les civilisations au cours de l'histoire. Il suffit de se pencher sur un dictionnaire des symboles pour s'y perdre totalement. Que retenir de tous ces sens à la fois identiques, différents et souvent même contradictoires pour le même symbole ?
    Alors, puisque notre civilisation a défini d'une autre manière le sens de chaque élément du monde qui nous entoure, pourquoi nous écarter de ce sens ?
3 - les rébus de notre enfance :
    "Heureux les simples en esprit, le royaume des cieux leur appartient".
    Si le royaume des cieux est le royaume des dieux, et le royaume des dieux celui de notre inconscient, cela signifierait-il que notre royaume intérieur est accessible par la simplicité de l'esprit ?
    Mais que signifie simple ? Comment être "simple" dans notre monde, et qui pourrait y posséder la caractéristique de la simplicité? Y a-t-il une époque de notre vie où nous avons su être simples ?
    Pendant notre enfance !
    Et à quel moment, dans quelle activité, l'enfant peut-il être à même, consciemment ou inconsciemment, de comprendre quelque chose qui pourrait ressembler à un rêve ?
    ...Devant un rébus !
     Alors imaginons un rébus,




    et observons-le sous le regard de notre rationalité.




    Si nous partons du principe que le rêveur représente la conscience qui pose son regard sur des éléments jusque-là inconscients, nous pouvons imaginer, à distance du lieu du rêve, un œil qui embrasse la succession d'images.
    Alors imaginons ce rêve tel qu'il pourrait exister à l'intérieur de nous-même et tel que pourrait le raconter le rêveur observateur. Imaginons comment nous allons parvenir à l'interpréter ...

    Le rêveur logique dira "c'est incompréhensible !"
    Le rêveur timide se sentira ridicule et dira "c'est idiot !"
    De toute manière, celui qui tente de comprendre le rêve globalement avec sa curiosité ne sait jamais reconstituer une histoire avec tous ces éléments disparates.
    Le rêveur plus futé parvient à déterminer la valeur des éléments séparés : une note de musique, plus précisément un "la", une maison, une haie, un carré.
    Mais là encore, où est le lien entre de la musique, une construction, un végétal et une figure géométrique ?
    La rationalité de l'adulte que nous sommes est soumise à trop de règles précises pour que, une fois donné un sens à chaque image, elle puisse sortir de la logique habituelle de son langage. Où se trouvent le sujet, le verbe, le complément?

    Seul le rêveur qui a su jouer aux rébus dans son enfance et qui, adulte, sait se souvenir des jeux de son enfance, a des chances de posséder la fluidité d'esprit nécessaire pour savoir :
    Qu'une note de musique peut être aussi un article : "la".
    Qu'une maison peut rester une maison, mais qu'en tant que lieu où nous habitons, elle représente aussi le corps, l'habitation de notre esprit.
    Qu'une haie peut être le verbe d'une phrase : "est".
    Et le carré est aussi un lieu géométrique qui délimite deux espaces : l'espace intérieur et l'espace extérieur.
    La richesse du symbole est de posséder à la fois un sens précis, et un sens plus général, délivrant dans le même temps :
    - une perception émotionnelle,
    - une "phrase" constituée d'une suite logique d'images,
    - et un sens plus profond, où son aspect universel demeure adapté à la personnalité du rêveur.
    Alors le rêve prend plusieurs significations où nous retrouvons les émotions liées aux formes et aux couleurs, l'expression artistique des images, la phrase "la maison est carrée", avant de parvenir à un sens plus profond : "le corps est le lieu qui relie l'intérieur et l'extérieur"...

    L'enfant, lui, possède encore la perception brute des choses. Tout comme un adulte, il comprend la logique des mots : lorsque sa mère lui dit "Tout va bien !"
    Mais, dans le même temps, il peut lire autre chose dans l'expression anxieuse du visage de sa maman., et il ressent : "Maman est inquiète !"
    En effet il est toujours capable de comprendre ce langage premier des gestes, des mimiques, des sentiments qu'il oubliera une fois adulte... Le jour où il deviendra un homme, il perdra ce langage : ce jour là il ne reconnaîtra plus le langage du rêve.

    Ainsi, si l'adulte peut parvenir à interpréter ses rêves en faisant intervenir une fonction logique, le raisonnement, pour les comprendre, il lui est nécessaire de retrouver la perception de l'enfant qui ressent les images et demeure capable d'en percevoir (voir à travers) le sens.
4 - le cinéma de notre technologie :
    L'homme, curieusement, n'a jamais rien inventé de nouveau qui n'existe dans la nature, et cela, même s'il possède la capacité de transformer à sa guise n'importe quel élément existant dans cette même nature.
    Un jour, il a inventé le cinéma, succession d'images fixes constituant, mises bout à bout, une histoire.
    Si l'on admet que tout ce que l'homme trouve, il le trouve à l'intérieur de lui-même, ce film projeté sur un écran de salle de spectacle ou de télévision pourrait bien n'être que la reconstitution de son cinéma intérieur.
    Alors, si un film peut prendre une signification accessible à sa compréhension, c'est que le cinéma des rêves peut lui aussi délivrer son secret; et si le film recèle un sens caché sous l'histoire apparente, c'est que sous l'incohérence apparente du rêve existe une sens caché.

    Il n'est pas de preuve scientifique attestant la réalité des symboles ni leur justification dans le décodage des images de rêve. Cependant, même si la science ne peut éclairer totalement ce qu'est le langage, étant donné son aspect variable, cette même science admet que le langage existe.
    Notre langage constitue un système de traduction de notre environnement. De même, les images que crée notre cerveau ne sont quel'interprétation de l'ensemble des impression lumineuses qu'il reçoit pour nous permettre d'appréhender notre environnement.
    Nous allons donc pouvoir poser comme postulat que le rêve est un langage "imagé" ou "non parlé".
    Nous pourrons alors admettre que ces images s'articulent entre elles comme notre langage :

    
- chaque partie des images constitue un mot :

      
- l'ensemble des composants de l'image constitue un ensemble de mots non agencés en langage :

    
- l'ensemble des images qui se succèdent constitue un rébus, une phrase, c'est-à-dire un ensemble de mots agencés en langage :

    Ainsi nous sommes tout à fait capables d'imaginer les lieux et les scènes à partir du seul langage élaboré : "Il y a un chat qui observe un oiseau. Il vient de l'attraper et se régale!"

    Mais nous sommes devenus comme cette ménagère qui a branché la télévision et suit le film en vaquant à ses occupations, c'est-à-dire en écoutant ce qui se dit sans jamais regarder les images ...

    ...et nous sommes devenus aveugles à la scène réelle, aveugles au langage des formes et des couleurs ...
    ... Aveugles au langage des rêves.



En résumé :




    L'homme primitif est intégré à la vie.
Malgré des conflits d'intérêts, l'esprit et ses règles, et la nature et ses désirs coexistent : le médiateur est la sensibilité.







    Avec la famille et la tribu, les règles sociales prennent plus d'importance.
Le contact avec la nature se perd au fur et à mesure que la pensée abstraite se développe.,







    L'homme s'enferme dans ses structures mentales nouvellement acquises.
Il vit désormais dans un monde totalement dissocié des lois naturelles.






    On observe le même schéma au sein de ses structures cérébrales : la partie qui pense oublie qu'une autre partie en lui est capable de ressentir.


Le cerveau conserve toutefois les sructures anciennes ou s'exprimaient son instinct et sa sensibilité : c'est par le biais de toutes ces structures que s'élabore le rêve.



Conclusion : (suite)