La conscience.






3 – Conditions qui permettent à la conscience de s’exercer :

A – La conscience physiologique :

    Pour qu’il y ait conscience, il est nécessaire de définir de quoi on parle, et dans quelles conditions ce dont on parle s'exerce.
    Nous avons vu que, pour qu'il y ait traitement conscient des stimuli sensoriels, il est nécessaire d’abord d'être éveillé, car la conscience que l'on étudie nécessite que le sujet soit capable, par le geste ou la parole, de communiquer qu'il a connaissance des stimuli auxquels le soumet l'expérimentateur.
 

    Pourtant, même si l’on est éveillé, on ne considère généralement pas que l'activation du champ visuel implique la conscience.
    Ensuite il est nécessaire, pour devenir conscient d'un objet ou d’une situation, que l'attention soit dirigée vers ces éléments. Cette condition semble elle aussi indispensable.
    Mais si l'un des premiers critères de la conscience est que le sujet soit éveillé, qu'en est-il de la conscience en état de sommeil ?

B – Les états modifiés de la conscience :

        a - Sommeil lent et sommeil paradoxal :
    - En sommeil lent, il semble que l'on perde la conscience de son environnement lorsque celui-ci est rassurant. S’il n’y a pas de sollicitation extérieure, des processus de récupération de la fatigue vont se mettre en place. Par contre le cerveau conserve une certaine vigilance qui lui permet de réagir à tout événement imprévu ou douloureux (signal fort).
    – Le sommeil paradoxal, quant à lui, soulève de nombreuses interrogations. En effet, il est le siège d'un vécu, le rêve, qui présente des similitudes avec la réalité, et dont on peut conserver le souvenir au réveil. On sait également que c'est au cours de cet état que se font les processus d’apprentissage et de mémorisation.
    Mais la conscience que l'on a tandis que l'on rêve (si on en garde la trace au réveil) est-elle une perte de conscience de la réalité, ou le passage à une autre forme de conscience ?
    Inversement, on peut avoir conscience d’un rêve, se rendormir et, le lendemain matin, avoir perdu tout souvenir de ce vécu. Cette absence de souvenir signifie-t-elle l'absence de conscience ?
    Nous savons aussi qu’au cours de la veille, lorsque le sujet pense à une action, il présente la même activité cérébrale que lorsqu’une sollicitation extérieure l’amène à agir.
    Ce sont ces mêmes sollicitations qui dirigent notre quotidien qui vont activer nos structures nerveuses durant le sommeil paradoxal.

    Comment cela se présente-t-il au niveau de l'imagerie cérébrale ?


Lorsqu'on compare l'activité du cerveau éveillé ou en sommeil paradoxal,
on constate que certaines régions, comme le cortex préfrontal, diminuent leur activité au cours du sommeil paradoxal.
D'autres augmentent au contraire leur activité : ce sont celles qui sont impliquées dans les émotions (amygdale, gyrus cingulaire antérieur) et la vision (cortex temporo occipital).

        Ainsi, paradoxalement, alors qu'il semble exister une conscience au cours du rêve (le sujet se souvient du rêve et peut raconter ce qu'il a fait à l'intérieur de cette situation subjective), le cortex préfrontal, le précunéus et le cortex pariétal (régions impliquées dans la conscience diurne) montrent une diminution de leur activité.

        b - Hypnose :

    Un autre état très particulier de modification de la conscience, est l'hypnose.
Après mise en relaxation par l'hypnotiseur, le sujet va accepter une nouvelle forme de perception de son corps et de capacités difficilement accessibles dans son état normal.
    Encore une fois, l'imagerie cérébrale a permis de mettre en évidence un réseau cérébral activé lorsque le sujet est sous hypnose.
    L'équipe de Patrik Vuilleumier et Yann Cojan, à l'Université de Genève, a étudié 12 sujets dont la suggestibilité à l'hypnose avait été établie. La moitié demeurait dans leur état normal, les autres étaient mis sous hypnose. Leur tâche était d'appuyer ou non sur un bouton.
    Il s’agissait de déterminer si le blocage d'un mouvement de la main par suggestion reposait sur des mécanismes cérébraux identiques à un blocage volontaire.
Lorsqu'une main grise gauche ou droite projetée sur un écran apparaissait, ils devaient se préparer à réagir avec la main correspondante.
Lorsque apparaissait une main verte, ils devaient appuyer le plus rapidement possible sur le bouton ; lorsque la main était rouge, ils ne devaient pas réagir.
Il avait été suggéré aux sujets hypnotisés que leur main gauche était paralysée, les sujets témoins étaient quant à eux chargés de faire comme s'ils étaient incapables de la bouger.
    Les résultats ont révélé que l'hypnose réorganise la communication entre plusieurs régions cérébrales.
    Ainsi, chez les sujets hypnotisés, l'activité cérébrale augmente davantage dans le cortex frontal inférieur (contrôle volontaire de tâches) et dans l'aire de Broca (traitement du langage).
    Dans le même temps, le cortex moteur apparaît déconnecté des aires prémotrices impliquées dans la planification des mouvements (chez les sujets témoins non hypnotisés, ces aires demeurent connectées).
    En revanche, le cortex moteur communique davantage avec le précunéus associé à la création d'images mentales, à la mémoire autobiographique et aux représentations de soi, contrairement à ce qui se passe chez les sujets témoins.

  Trois régions (en rouge) sont systématiquement activées sous hypnose :
- la jonction temporo-pariétale (à gauche),
- le cortex prémoteur (au centre)
- le cortex frontal inférieur (à droite).
 

    Selon Y. Cojan, une telle activité cérébrale suggère non pas une inhibition - par les ordres de l'hypnotiseur - du cortex moteur, mais un changement d'activité des cortex frontal et pariétal : l'exécution des mouvements serait alors déconnectée de l'intention et de l'attention.
Les suggestions de l'hypnotiseur seraient gérées par le biais d'une attitude centrée sur soi (introspection) qui prendrait le contrôle du comportement.

        c - Méditation et prière :

    La méditation et la prière modifient également l'activité de certaines zones cérébrales, comme l'ont montré au début des années 2000 le neurobiologiste Andrew Newberg, de l'université de Pennsylvanie, et son collègue psychiatre, Eugène d’Aquili. Les deux chercheurs ont observé, grâce aux techniques d'imagerie médicale, le cerveau de moines bouddhistes au plus profond de la méditation, état que l'on considère comme étant le reflet d'une conscience élargie.

    Ils ont alors pu constater que la méditation profonde, qui est l’expression de l’état de « vacuité » que recherche le méditant, est associée à une baisse d'activité du « cortex pariétal supérieur arrière», zone qui semble tracer une frontière entre l'individu et le reste de l'univers, entre le soi et le non-soi.
 

    Un état de conscience élargie semble donc nécessiter l’affaiblissement des zones de l'identité : le cerveau des méditants réagit comme si le fait de réduire l'activité des régions liées à la conscience lui permettait d’ouvrir un nouveau champ de perception jusque là occulté.
    Nous observons ici le même processus de rééquilibration que lors de la section du corps calleux (voir l'héminégligence : la mise en suspens d’une zone en potentialise une autre). Un résultat similaire a été obtenu avec des religieuses en prière. Ainsi , l’état très particulier de « l’illumination » dans lequel le méditant prend soudainement conscience qu’il est relié à l’univers entier, ou celui de « rencontre avec Dieu » où il baigne dans un océan d’amour universel, passe par un mise en suspens des régions cérébrales liées à l’identité, régions qui établissent une barrière entre soi et l’environnement.


« La conscience d'une autre réalité surgit lorsqu’on perd son identité »


C – Les états altérés de la conscience :

         a - Lésions cérébrales :

    Dans la recherche, parallèlement à l'étude des changements physiologiques du niveau de conscience (relaxation,sommeil), une autre approche consiste à s'intéresser aux états altérés de la conscience, qu’ils soient induits (anesthésie) ou résultant d'une pathologie.
    Après une lésion cérébrale, un patient peut se retrouver dans cinq états définis cliniquement :
    - le locked in syndrome ou « syndrome de verrouillage » : le patient est éveillé et conscient, mais il est totalement paralysé et il ne peut plus communiquer qu'avec les yeux (mouvements oculaires ou clignements de paupières).
    - l’état de conscience minimale : cet état est très proche de l'état végétatif. Le patient a des comportements fugaces semblant dénoter une certaine conscience de ce qui l'entoure : il peut fixer un objet, le suivre des yeux, réagir à une stimulation émotionnelle (par exemple sourire quand il voit une personne qui lui est chère). Mais il demeure incapable de communiquer de manière suivie avec son entourage.
    - l’état végétatif : Tout en préservant les cycles éveil - sommeil, ainsi que les fonctions autonomes (respiration, régulation cardio-vasculaire, thermorégulation), l'état végétatif se caractérise en principe par l'absence de conscience du monde extérieur. Cette faible activité du cerveau le fait considérer comme un syndrome de déconnexion : on n’oberve que des mouvements réflexes.
L’information arrivant du thalamus se propage jusque dans les aires corticales primaires, mais elle ne va pas plus loin : le thalamus n’est plus relié aux zones fronto-pariétales.
    - le coma : le patient dans le coma n'est pas conscient du monde extérieur et ne peut pas être éveillé, même à l'aide d'une stimulation douloureuse. Il existe des mouvements réflexes, et on peut observer des récupérations plusieurs années après la lésion)
Par contre, il peut réagir davantage aux stimuli chargés d'émotion, ce qui peut expliquer que la famille observe des réactions que ne verra pas le personnel soignant..
    - la mort cérébrale : Les réflexes normalement issus du tronc cérébral sont inexistants, et le coma et irréversible. Pour qu'elle soit confirmée, il est nécessaire de constater un électroencéphalogramme plat ou l’absence de flux sanguin cérébral par un IRM [*].

 
1 - A l’état normal, la conscience de soi est indissociable de l’éveil.
2 – Dans le syndrome de verrouillage le sujet est éveillé, conscient, mais paralysé.
3 – En conscience minimale le sujet est éveillé et présente parfois des signes fugaces de conscience.
4 – En état végétatif, le sujet est éveillé, mais n’a aucune conscience de soi ni de son environnement.
5 - Enfin, dans le coma, il n’y a ni éveil, ni conscience.
 

    Le précunéus et le cortex cingulaire postérieur sont les plus atteints dans les états altérés de la conscience.



Les aires de la conscience
Chez le sujet normal éveillé, la région la plus active du cerveau (en rouge) comprend le précunéus et le cortex cingulaire postérieur.
Dans l'état de conscience minimale, cette zone est moins active que chez le sujet sain, mais plus que chez le patient en état végétatif.
En revanche, en état végétatif, cette même zone (délimitée en blanc) est la moins active.
Dans le locked in syndrome, où le sujet conserve sa conscience, aucune région du cortex ne montre une baisse de son métabolisme.
Les précunéus et le cortex cingulaire sont donc des noyaux clés du réseau de la conscience.

    Qu'elles soient en conscience minimale ou en état végétatif, ces personnes se réveillent le jour et dorment la nuit. C'est donc que le tronc cérébral qui gère le système veille sommeil est actif.

« Bien que n’appartenant pas au réseau de la conscience,
le tronc cérébral est indispensable à son activation ».

    Nous verrons plus loin que le cerveau d'un patient en état végétatif peut parfois faire la différence entre son prénom et un autre prénom. Pourtant le patient n'est pas conscient, aussi cette activation neuronale, bien que mise en évidence à l’électroencéphalogramme, est-elle considérée comme réflexe. On observe également cette capacité de discrimination au cours du sommeil ou d’une anesthésie générale.
    Pour savoir avec plus de certitude si un sujet en état végétatif est conscient, un test a été mis au point : il est basé sur le constat que penser une action active les mêmes zones cérébrales que si on les réalise.
    Nous savons que lorsque des patients sains s'imaginent jouer au tennis, ils activent tous une aire cérébrale située dans le cortex prémoteur. À partir de ce constat, Il est donc possible de vérifier si un patient est en état végétatif (donc incapable de communiquer avec le monde extérieur), ou s'il active lui aussi les mêmes zones, signe qu'il conserve la conscience du monde extérieur.
    Ce test a été réalisé avec une jeune Anglaise en janvier 2006. Victime l’année précédente d'un grave accident de voiture elle était restée dans le coma plusieurs jours avant d'évoluer vers un état végétatif stable.
    Avec cette jeune Anglaise, le test a fonctionné : l’ I.R.M. f a permis d’observer que ses réponses cérébrales étaient semblables à celles observées chez des sujets témoins en bonne santé.

 
  En état végétatif, et imaginant jouer au tennis, le sujet a activé les mêmes zones qu’un sujet.
 

        b - Anesthésie et interventions chirurgicales :

– Anesthésie :

    Bien que le mécanisme d'action des molécules qui provoquent la perte de la conscience nous échappe encore, on a pu constater que la diminution de l'activité cérébrale n'est pas globale. L'anesthésie « n'éteint pas » l'ensemble du cerveau, mais elle touche seulement des zones bien spécifiques.
    En utilisant à la fois l'électroencéphalographe et l'I.R.M., l'équipe du centre de recherche du cyclotron de Liège a permis une nouvelle approche de la question : l'anesthésie provoquerait non pas une altération du fonctionnement des régions impliquées dans la conscience, mais une modification des connexions entre ces mêmes régions.
    Ainsi l'anesthésie fonctionnerait comme une frappe ciblée qui coupe les lignes téléphoniques sans toucher les centraux : les informations ne circulent plus.
    Inversement, on a pu constater qu’une benzodiazépine, le zolpidem, pouvait avoir des effets surprenants en rétablissant les connexions : un patient en état végétatif s’est ainsi « réveillé » et a retrouvé toutes ses facultés durant environ une heure après la prise de cette molécule, avant de replonger dans son état.


« La conscience résulte de la circulation des informations entre différentes régions du cerveau »


– Héminégligence :

    La suppression de la communication entre différentes régions du cerveau apparaît dans une pathologie particulière que l'on appelle l'héminégligence et qui affecte la perception des informations provenant de la gauche, c’est-à-dire gérées par le cerveau droit (rappelons que chaque hémisphère cérébral est en relation avec le côté opposé du corps).
    Ces personnes ne perçoivent plus le côté gauche du monde.
Ainsi, elles deviennent incapables de tourner spontanément la tête ou le regard vers la gauche. Lorsqu'elles mangent, elles vont ignorer la nourriture située du côté gauche de leur assiette. Et si elles dessinent, elles ne représenteront pas les pétales d'une fleur du côté gauche, où l'oeil gauche d'un visage. Pourtant, ces informations sont normalement stockées en mémoire.


« Pour qu’il y ait conscience, les informations doivent également parvenir de la mémoire »


    La même lésion créée par acte chirurgical dans un but thérapeutique est plus riche en données.
Ainsi, après avoir sectionné le corps calleux et la commissure antérieure reliant les deux hémisphères du cerveau de sujets atteints d’épilepsie, le neurophysiologiste Roger W. Sperry (prix Nobel de médecine 1981), a pu observer une forme de dédoublement de la conscience.
    Une des deux consciences qui semblait se situer dans l'hémisphère gauche était verbale et analytique.
    L’autre conscience, plus subjective, semblait correspondre à l’hémisphère droit. Ce dernier gérerait entre autres les aptitudes visuo spatiales comme la rotation mentale, ainsi que la perception des visages.
 

 
 
  - La commissure antérieure relie les 2 lobes frontaux
  - Le Rostrum relie essentiellement les 2 lobes frontaux et une partie du lobe temporal.
  - Le Genou relie essentiellement le lien entre les 2 lobes frontaux dans son tiers antérieur. Les deux-tiers postérieurs sont constitués de fibres inter-temporales et de fibres inter-pariétales.
  - Le Tronc : Il relie les lobes frontaux dans sa partie antérieure, mais aussi les lobes pariétaux. La partie postérieure relie les lobes temporaux.
  - Le splenium relie les lobes occipitaux

    Pour Roger Sperry l'exercice de la conscience nécessitait la contribution de l'ensemble du cerveau.
    Comment expliquer ce phénomène ?
Dans les années 1970, Kenneth Heilman, de l'université de Floride, a proposé l'hypothèse selon laquelle l'équilibre des deux hémisphères serait lié à un fonctionnement relativement symétrique; ainsi l’héminégligence aurait pour cause l'incapacité de l'hémisphère lésé à contrebalancer l'influence de l'autre.
    L'hémisphère sain, devenu dominant, monopoliserait toute l'attention.
    Mais il est possible de rééduquer le côté déficitaire, c'est-à-dire qu'il est possible que les sujets reprennent conscience du côté dont ils avaient perdu conscience. En 1998, une équipe de l'INSERM de Lyon a montré que, en faisant porter à des individus souffrant d'héminégligence, des lunettes qui dévient leur champ visuel, ils peuvent reprendre conscience de leur côté gauche.


« La conscience est indissociable de la communication entre les deux hémisphères »


D - Les interprétations erronées produites par la conscience :

        a - Schizophrénie et jonction temporo pariétale :

    On constate chez les schizophrènes une activité cérébrale de certaines zones (cortex visuel pour des images et cortex auditif pour des voix) produisant des hallucinations : ces hallucinations semblent être crées « ex nihilo ».
 
  Si on compare la perte de matière grise corticale chez des adolescents atteints de schizophrénie infantile et des sujets en bonne santé, on constate que la diminution de neurones est bien plus importante chez les sujets malades
  Cette perte est. particulièrement sensible dans les cortex supérieur frontal et temporal.
  Le contrôle conscient s’affaiblit.
 
    La perte de neurones que l’on peut constater au cours du développement des enfants montre une diminution beaucoup plus rapide chez les enfants malades, en particulier dans le cortex frontal supérieur et le cortex temporal.
    Cela crée un déséquilibre dans le rapport des forces entre zones conscientes (antérieures) et inconscientes : ces dernières vont alors pouvoir s'imposer dans les états de conscience habituelle.

        b - Epilepsie et OBE :[*]

    Toujours dans le cadre du traitement de l’épilepsie, les neurologues de l'hôpital de Genève ont été amenés à poser une électrode à la jonction temporo-pariétale (JTP) gauche d'une malade. Celle-ci a alors eu la sensation de la présence d'une ombre derrière elle.
    Tout se passait comme si cette ombre était son double décalé. Elle savait « consciemment » où était son corps, mais la sensation qui lui en parvenait était perçue en arrière.
    Si elle s'asseyait, entourant ses genoux de ses bras, l'ombre l'enserrait de manière désagréable.
Si elle lisait une carte, l'ombre se penchait sur son épaule et cherchait à la lui subtiliser.
 

    Une partie de sa conscience corporelle (celle du mouvement) s’était dissociée de la conscience tactile qu’elle avait de son propre corps.
    Au cours d’une autre exploration médicale, les chercheurs du laboratoire de neurosciences cognitives à l'école polytechnique fédérale de Lausanne (Christophe Lopez et Olaf Blanke) exploraient avec des électrodes la surface du cortex cérébral d’une patiente, au niveau de la jonction temporo pariétale (JTP), droite cette fois, afin de localiser son foyer épileptique.
    Appliquant un léger courant électrique dans une région de cette zone, le gyrus angulaire, la patiente, éveillée et consciente, fit alors une expérience de sortie du corps (OBE : out of body experience), ayant l'impression de se trouver 2 m au-dessus de son lit. (Elle déclara également n'être capable de voir que ses jambes et son tronc).

 
  La stimulation électrique du gyrus angulaire de la jonction temporo pariétale provoque une illusion de décorporation.
 

    Contrairement à l’exemple précédent, la patiente se trouvait dissociée de l’intégralité de son corps : elle n’avait plus conscience de son corps physique par sa perception tactile, mais seulement par sa vision.

    Le même résultat peut être obtenu avec des molécules médicamenteuses qui isolent le cerveau de ses afférences sensitives.

    Il est alors possible de comprendre que, sous anesthésie ou lors d’un accident, le cerveau, privé de sensations, peut imaginer un autre environnement.

 
  Sans les sensations corporelles qui nous fixent dans la réalité, notre imaginaire peut, comme dans les rêves, nous faire voyager dans un monde virtuel.
 

    Ces expériences de sortie du corps semblent donc survenir lorsque les afférences sensorielles ne coïncident pas avec l'image mentale qu'a le sujet de son propre corps.
    C’est ainsi qu’un phénomène similaire peut être observé dans les techniques de relaxation avec des sujets qui, dans leur vie quotidienne, ont des vertiges. Alors qu'ils sont allongés, les yeux fermés, et qu'on leur demande de décrire leurs sensations, on constate qu’ils se perçoivent dans une autre position. Une dissociation non perceptible dans les conditions normales, apparaît dans leur image corporelle. :
- les yeux ouverts ils se voient (et se sentent) allongés,
- les yeux fermés ils se savent toujours allongés, mais ils peuvent se sentir debout.

 
  Les yeux ouverts, la vision domine.
  Lorsque le sujet ne reçoit plus que les sensations provenant de son corps, celles-ci peuvent lui délivrer une autre information.
 

    Lorsque la vision est active, les sensations corporelles, bien que présentes, sont souvent ignorées.
    En effet, en cas de conflit sensoriel, nous faisons davantage confiance à nos yeux, même s'ils nous trompent. Nous en faisons régulièrement l’expérience, lorsque nous sommes confrontés à une illusion d’optique.
    Lorsque la vision n’intervient plus, les afférences en provenances du corps peuvent alors parvenir à la conscience, mais elles ne coïncident pas toujours avec l’image qu’a le sujet de son propre corps.
    Il semblerait donc que nous ayons deux types de perceptions complémentaires : l'une, qui intervient lorsque les yeux sont fermés serait une conscience de notre corps issue de ses sensations intéroceptives et extéroceptives (toucher, température), l'autre, intervenant les yeux ouverts, nous situerait par rapport à un environnement éloigné et ferait appel à notre capacité à se représenter le monde sous forme d’images.
    La JTP est la principale région du cerveau traitant les informations issues de l’oreille interne qui participe à l’équilibre. Impliquée dans de multiples expériences corporelles, c’est grâce à elle que nous reconnaissons que habitons notre corps et que nous sommes les acteurs de nos propres mouvements. On comprend donc mieux qu’une perturbation sous le forme d’une stimulation de cette zone puisse créer une dissociation.
    Inversement, on a pu constater que le métabolisme mesuré au niveau de la JTP est anormalement bas chez les personnes souffrant d’une perte du sens de la réalité.
    Cette JTP pourrait donc être une région clé dans la mise en relation cohérente des informations en provenance du corps et de l’environnement.
    Dans le cas de l’OBE, il y a dissociation entre la conscience de son identité, et la perception de son corps. Tout se passe comme si le sujet se dépersonnalisait...


    Ce phénomène semble être du même ordre que celui qui se produit au cours du rêve : le dormeur y a conscience de son existence et de ses émotions, mais il n’a pas de perception physique de son corps.
    Tout cela montre qu'il existe dans notre cerveau une capacité qui permet de se voir sous « une autre perspective », laquelle permet d'être conscient de ses propres actions. Cette conscience est essentiellement mentale : corroborée par la vision et les sensations corporelles, elle donne une perception cohérente de soi dans le monde.
    Cette capacité persiste au cours du rêve. Toutefois, dans ce cas, le dormeur est déconnecté [www.sommeil-paradoxal.com/hypotheses.html#declenchement] de ses afférences sensitives et aucun stimulus ne peut alors influer sur le contenu de ses rêves : son esprit, libéré des contingences physiques, va pouvoir évoluer librement dans des mondes virtuels sans être le moins du monde perturbé par leur incohérence.
    Nous pouvons comparer le fonctionnement du cerveau à celui d'un ordinateur dans lequel on aurait entré toutes les coordonnées de son aspect extérieur et de la pièce où il se trouve. L'ordinateur est tout à fait capable, même si sa caméra est débranchée, de reconstituer son environnement dans lequel nous allons pouvoir nous déplacer virtuellement.

 
  1 –l’ordinateur enregistre les données d’environnement fournies par la caméra.

 

 
2 – caméra éteinte, l'ordinateur peut restituer un environnement dans lequel il peut s’inclure.
 

    Ainsi évoluons-nous dans notre imaginaire de la même manière que notre pensée évolue dans le monde virtuel d’une vidéo.
    Prenons des exemples, et tout d’abord celui d’une visite qui échappe à notre volonté : http://www.lascaux.culture.fr/#/fr/02_00.xml
    Dans le cas de la grotte de Lascaux, le film nous impose le sens de la visite : seules des réactions émotionnelles devant une image qui nous frappe peut nous faire arrêter le défilement.

    Dans les exemples suivants de la calanque de Morgiou ou de Notre-Dame de Paris, nous pouvons décider de la direction de notre regard.
http://www.calanques13.com/panorama-calanque-morgiou.html
http://www.panoramique-360.com/visite-virtuelle-2010/eglise-notre-dame.html
    Là encore, nous retrouvons des éléments qui caractérisent le rêve : dans certains, nous n’avons pas le choix de notre comportement, dans d’autres nous sommes capables d’orienter le déroulement de la situation.
    Quoi qu’il en soit, le monde imaginaire dans lequel nous évoluons dans le rêve y est perçu comme une véritable réalité.
Et même les événements magiques que nous y vivons (voler, traverser les murs, se transporter en un instant à l’autre bout du monde) ne nous paraissent jamais incongrus.
    Le rêve nous montre que notre cerveau reconstruit le monde dans lequel nous vivons. Il nous montre également qu’il possède des ressources infinies quand il s’agit d’inventer de nouveaux mondes et de nouvelles situations On peut donc supposer que dans une OBE vécue spontanément lors d’un arrêt cardiaque ou d’une anesthésie, le sujet inconscient va, tout comme dans les rêves, construire une situation où le dernier élément dont il a été conscient (la salle d'opération ou le lieu de l’accident) constituera la source d'informations à partir de laquelle s'élaboreront les différents éléments de sa vision.


« Si l’intégration de toutes les sensations crée la conscience,
c’est leur cohérence qui crée notre identité »





4 – Le miroir à deux faces: (suite)