La conscience.






4 – Le miroir à deux faces ou les deux pôles de notre pensée :

    Nous avons vu que le neurologue américain A.Damasio distinguait deux niveaux de conscience : la « conscience instantanée » liée aux interactions avec l'environnements et la « conscience à long terme » dépendante de l'histoire du sujet.
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    Le Dr Jean-Pierre Changeux pour sa part décrit les choses différemment : il envisage deux espaces de travail dans notre cerveau : un espace de travail conscient, et un espace où le travail se fait de façon non consciente.

    Il est possible aujourd'hui, grâce aux progrès de l'imagerie cérébrale, de mesurer les signes physiologiques de l'accès à la conscience et de comparer les zones qui s’activent selon que l’on est conscient ou non conscient.

A– Le travail de la conscience :

    a - le travail de la conscience durant l'éveil :
        - Conscience liée à la vision :
    Nous avons vu dans l'expérience qui mettait en évidence le réseau de la conscience visuelle, que le sujet traite le mot de façon non consciente dans des aires essentiellement postérieures : les aires visuelles. Au contraire, lorsque le mot est traité consciemment, les territoires corticaux mis en activité sont beaucoup plus vastes et incluent, en priorité, le cortex fronto pariétal cingulaire (ENTC).



Chronologie des activations cérébrales.

    Cette expérience met d’autre part en évidence une autre particularité du traitement conscient de l’information : le temps d’accès à la conscience.

    Ce temps est le temps qui permet à l'information de transiter depuis les aires de la perception (vision, audition,…) vers le cortex fronto pariétal considéré comme étant l'aire d'accès à la conscience. Il est de 300 ms environ : deux événements espacés d’un temps inférieur voient le deuxième masqué par le premier.


    Cette lenteur du traitement conscient de l’information fait que notre cerveau est incapable d'effectuer des tâches différentes simultanément. Son attention ne peut porter que sur un seul objet à la fois.
Comment cela se présente-t-il dans notre monde quotidien ? si l'on transposait cette notion de temps d'accès à la conscience avec un épisode courant de notre vie quotidienne, nous aurions :



Pour une vitesse de 100 km/h, la distance parcourue en 300 ms sera de 8,34 m, temps nécessaire pour commencer à freiner.

    Tant que le stimulus lié à l'allumage des feux arrière du véhicule qui précède n'est pas arrivé au seuil de notre conscience, il n'est pas possible de réagir.
(Remarque : l'impression que l'on puisse effectuer plusieurs tâches simultanément est liée au fait que l'on peut passer très rapidement d'une activité à l'autre, par exemple conduire, puis téléphoner, puis conduire, puis téléphoner..., sans avoir conscience que lorsque on écoute attentivement, on a perdu la vision attentive pour quelques instants, et qu'inversement, si un ralentissement subit dans la circulation détourne notre attention, nous n'écouterons plus notre interlocuteur durant ce laps de temps (Cette capacité était exploitée par Napoléon Ier, connu pour pouvoir dicter plusieurs lettres simultanément. En fait, il les dictait successivement).


« Le temps d’accès à la conscience exclut d'effectuer deux tâches simultanément »

    On peut alors se poser des questions :
    Le travail dit « inconscient » apparaît donc comme un fonctionnement très rapide et économique. Puisqu'une partie de soi semble réagir instantanément aux événements, pourquoi n'y a-t-on pas accès directement ?
    On peut aussi se demander pourquoi l'accès à la conscience de l'information nécessite un transit par les zones frontales,ce qui augmente considérablement les zones activées et le temps de travail.

        - Conscience liée à l’audition :
    D'autres expériences permettent de constater les réactions de notre cerveau éveillé à des sons spécifiques : des sons isolés attireront plus son attention que des sons fréquents.
    On constate également que notre cerveau prête davantage attention à des sons qu’il connaît (ainsi, la prononciation de notre prénom induira des réactions très différentes de celles qu'induisent d’autres prénoms).
    Ces expériences mettent en évidence le degré d'attention qu'un sujet peut porter à un événement (image, son, etc…).
 
  Lorsqu’un sujet éveillé entend un son particulier, l’éveil de son attention se traduit sur l’e.e.g. par une onde baptisée P300. (P300, parce quelle présente une polarité positive apparaissant 300 ms après la stimulation).
    Son amplitude détermine le degré d’attention du sujet.
 
    Mais les choses sont-elles toujours aussi simples ?
    En effet, si l'on présente successivement au sujet, deux mots écrits séparés par un temps trop court (inférieur à 300 ms), le deuxième mot est masqué et le sujet s'avère incapable de rapporter le mot lu. En revanche, si on lui demande de choisir un mot dans une liste, on a la surprise de constater que le deuxième mot non perçu par l'espace de travail conscient a néanmoins été traité par le cerveau.
Notre cerveau dit inconscient serait-il capable du même fonctionnement que le cerveau dit conscient ?

    b – Le travail de la conscience durant le sommeil :
    Que se passe-t-il alors lorsque notre conscience habituelle s’assoupit ?
    Nous avons vu précédemment que l'attention portée à un son particulier se traduit à l'électroencéphalogramme par l'apparition d'une onde spécifique dite P300. Plus l'attention est importante, plus l’onde est ample.


Lorsqu'un sujet entend son prénom, une onde spécifique apparaît à l'e.e.g. : l'onde P300.

    Ce que le cerveau perçoit durant la veille, le perçoit-il durant ces périodes de sommeil ?
On va, pour cela, utiliser comme stimulus le prénom du sujet que l’on prononce alors qu’il dort.
    On constate alors que si, en sommeil lent, l'onde P300 persiste mais y est difficilement décelable, elle apparaît toujours pendant le sommeil lent léger.
    Par contre pendant le sommeil paradoxal, les enregistrements révèlent sans équivoque la présence de ces ondes, même si elles sont de plus faible amplitude.
Le cerveau demeurerait donc à l'écoute de son environnement durant le sommeil paradoxal.
 
    Quand un sujet endormi entend son prénom, il y prête automatiquement attention, alors qu'un autre prénom n'entraînera pas de réaction.
    Même s'il est moins apparent, ce phénomène se retrouve pendant deux des trois phases du sommeil.
 


    Nous avons vu d’autre part que cette réponse en état de sommeil a été également constatée chez des sujets en état végétatif [cf : Les états altérés de la conscience].
    L’activité de la « conscience instantanée » ou conscience noyau serait donc préservée pendant le sommeil, une période où nous sommes considérés comme inconscients, alors que la « conscience à long terme » ou conscience étendue ne le serait pas.
    Ce phénomène est considéré comme une dissociation des deux formes de conscience, sans pour autant que ce constat explique pourquoi les deux ne conservent pas les mêmes capacités en permanence. (Voir ce qu'il dit sur la conscience à long terme).

 
 
  La conscience noyau fonctionne aussi bien durant l'état de veille que pendant le sommeil.
La conscience étendue, quant à elle, s'efface durant le sommeil. Elle persiste toutefois, sous une autre forme, au cours du sommeil paradoxal.
Une certaine forme de vigilance est donc active en permanence.
    La conscience instantanée conserve donc en permanence sa capacité à reconnaître son environnement afin de réagir immédiatement ; mais, durant le sommeil, la conscience étendue ne sera pas stimulée, et l'information ne sera pas mémorisée.


« La conscience étendue est la fonction qui perçoit et répond à l’état de veille,
la conscience instantanée est la fonction qui perçoit dans tout les cas de figure ».

    Mais alors, si les zones dites « inconscientes » de notre cerveau sont capables de reconnaître des informations et de les orienter pourquoi n’en avons-nous pas conscience ?
    Que le travail de détection ne soit pas remonté à la « direction » (entendons par là les zones frontales) exclu-t-il automatiquement la conscience de la région qui a détecté ?
    Permettons nous alors d’établir une comparaison en disant que ce que nous appelons l’inconscient agit comme un vigile devant un établissement commercial : il peut y avoir des menaces, mais il ne va pas donner l'alerte systématiquement dans la mesure où il fait appel à ses propres solutions.
    Si (en tant que conscience instantanée) il ne prévient pas la direction, est-ce pour autant qu'il n'a pas conscience des événements ?
    Et si la direction (conscience étendue) n'est pas informée, est-ce parce qu'elle n'est pas consciente de son environnement immédiat, ou est-ce parce que sa conscience et orientée vers d'autres buts, par exemple ses actions en bourse ?

    c - le travail de la conscience durant les états modifiés :
- hypnose :
    Reprenons l'expérience d’hypnose que nous avions précédemment abordée. [B – Les états modifiés de la conscience : b - Hypnose :]
    Il s’agissait de suggérer à un sujet sous hypnose que sa main gauche était paralysée, tandis qu’un sujet témoin devait faire semblant d’être paralysé.
L’observation de l’activité cérébrale du sujet normal montre une activité symétrique des aires motrices (en rouge).
    Alors qu'on lui a suggéré que sa main gauche est paralysée, le sujet sous hypnose active également son cortex moteur droit (n’oublions pas que l’hémisphère droit commande le côté gauche du corps) démontrant qu’il se prépare à effectuer un mouvement de la main gauche (en jaune) malgré l'ordre reçu.
    


    En hypnose, on ne perd pas le contrôle de soi, même si les gestes ne sont plus volontaires. Le sujet est tout à fait capable d’agir, et cela dès qu’il le souhaite, et la majorité des sujets ne s’abandonne pas à l’hypnose : seuls certains sujets s’abandonnent à une autorité extérieure et acceptent d'être paralysés, même s’il s’avère que leurs centres nerveux restent fonctionnels.
    La différence avec l’état normal est l’affaiblissement de la volonté personnelle au profit d’une volonté extérieure.
    Dans ce cas précis, une zone intervient davantage, le précuneus (en jaune), dont nous avons vu qu’il est associé à la création d’images mentales.
    Ainsi la réalité est-elle négligée au profit d'une activité imaginaire orientée par l’hypnotiseur.


    De plus, chez le sujet hypnotisé, l’activité cérébrale augmente dans le cortex frontal inférieur (lieu de contrôle volontaire des tâches) ce qui semblerait montrer que le contrôle volontaire peut être soumis à une influence extérieure.
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    Tout se passe comme si le sujet avait conscience de sa capacité de choix, mais que son désir pouvait consister à faire plaisir à l’hypnotiseur. On sait toutefois qu'il ne se laissera rien imposer qui pourrait aller à l’encontre de sa personnalité. Le sujet renonce à une partie de son libre arbitre, mais une partie au moins de son identité profonde est préservée.
    Cela revient à dire qu’il n’y a pas inhibition du cortex moteur par les suggestions de l’hypnotiseur, mais qu'il y a réorientation de l’attention du sujet.
Le sujet est déconnecté de sa propre intention, au profit de celle de l’hypnotiseur qui prend le contrôle de son comportement.
Les exemples abondent de l’influence de l’hypnose dans notre vie quotidienne. Ainsi la mère qui chante d’une voix douce pour endormir son bébé « l’hypnotise » (par le "terpnos logos", elle induit une modification d'ordre hypnotique à son état de conscience). De même l’excitation monotone provoquée par le mouvement régulier du berceau induira une modification d’ordre hypnotique à son état de conscience.


« La suggestion peut réorienter la conscience vers un autre objet ».


B – Le travail de l'inconscient :

          a - le travail de l’inconscient durant l’éveil – les images subliminales :
      Mais si la conscience n’est que le résultat d’une activité cérébrale qui nous amène à reconnaître des informations, l'information ignorée est-elle pour autant inaccessible ?
      Qu'en est-il des images subliminales , c'est-à-dire des images que l'on ne peut percevoir consciemment parce qu'elle dure moins de 30 à 50 ms.
Pourraient-elle toutefois nous influencer ?
      En 1999, Ahmed Channouf, de l'université de Marseille, a étudié l'influence de ces images qui, apparaissant durant une courte période, n'atteignent pas le seuil qui permet à notre conscience de capter l'information.
Présentant des images subliminales montrant une chaise, de l’eau minérale, où des sodas, il constata que ceux qui avaient « vu » une bouteille sans en avoir conscience avaient plus facilement accepté une boisson tout de suite après l'expérience, sans relation avec la marque proposée.
      Dans une autre expérience, on présenta une image faite de figures géométriques à deux groupes de personnes qui la reçurent consciemment ou de manière subliminale suivant sa durée de la projection. On leur demanda ensuite de choisir la figure qu'elles préféraient parmi deux images, dont l'une venait de leur être présentée. Que cette image ait été subliminale ou non n'influença pas leur choix.
      Par contre, lorsqu'on reprit l'expérience avec une image chargée d'émotion - un visage -, les personnes ayant perçu cette image sous forme subliminale furent plus nombreuses à la choisir. L'autre groupe qui avait perçu consciemment l'image de ce visage ne fut pas influencé.

      Cette expérience semble montrer que l'inconscient est plus intéressé par le concret que le virtuel, par les émotions que par les symboles. Une figure géométrique est sans intérêt pour lui. Au contraire, une expression, un être vivant, un besoin (boire) révélera ses choix.
Ainsi un aspect de notre inconscient apparaît ici : il exploite nos perceptions aux seules fins de notre intérêt physiologique. Comme Jiminy Cricket, le compagnon de Pinocchio dans le long métrage d'animation de Walt Disney, l'inconscient a pour fonction de guider les zones exécutives frontales. Elles pourront toutefois passer outre à ses « conseils ».


« L'inconscient préfère ce qu'il ressent.
Son stimulant est l'émotion »


        b - le travail de l’inconscient durant le sommeil :

    Nous pouvons constater jusqu’ici que toutes ces expériences qui tentent de localiser les zones de la conscience mettent en évidence que ces dernières sont alimentées par des informations provenant d'un autre espace : celui que nous considérons comme inconscient.
    Cet espace nous apparaît à première vue comme un lieu de fonctionnement très primitif, uniquement capable de percevoir des informations pour les distribuer vers les aires réflexes ou conscientes.
Qu’en est-il exactement ?
Pour le savoir, nous allons revenir quelques instants à l’écoute durant l’éveil.

    - Électrophysiologie du langage :
    L'étude d'autres potentiels électriques survenant au cours d'expériences sur le langage, les ERP ("Event Related Potentials" ou "Potentiels d’Événements Connexes"), ont permis de constater qu'il existait une onde en liaison avec le sens des mots d’une phrase : L'onde N400.
    Cette onde a été découverte en 1980 par Marta Kutas et Steven Hillyard en comparant le traitement par notre cerveau du dernier mot d'une phrase dans trois conditions :
- des phrases normales se terminant par un mot en rapport avec le contexte,
- des phrases se terminant par un mot accentué, mais toujours en rapport avec le contexte,
- des phrases se terminant par un mot incongru par rapport au contexte.



    Les ondes des ERP déclenchée par les mots qui terminent une phrase sont différentes selon que ces mots ont un sens en rapport avec le contexte qui précède (travail), ou qu'il s'agit de mots incongrus (chaussettes).
    Les mots en rapport avec le contexte, mais qui se distinguent par une caractéristique physique telle que des caractères plus grands (chaussures) déclenchent une onde positive (P560).
    Les mots incongrus provoquent, quant à eux, une onde négative (N400).
    Cela indique que la N400 n'est pas provoquée seulement par la surprise. (D'après Kutas et Hillyard- 1980)

    Cette expérience a permis d'observer des modifications qui surgissent dans le tracé électroencéphalographique lorsque le dernier mot de la phrase est prononcé.
- si le dernier mot de la phrase est en rapport avec le contexte, il se traduit par une onde de polarité positive (tracé noir).
- si l’attention est attirée, l’onde correspondant au mot est amplifiée. Elle atteint son maximum environ 560 ms après le début du stimulus verbal et elle demeure positive (tracé bleu).
    Mais si le mot est incongru, le tracé de l’onde s’inverse et atteint son maximum 400ms après le début du stimulus, revenant ensuite se superposer avec l'onde du mot en rapport avec le contexte (tracé rouge).
    Ce traitement du sens des mots qui se fait au niveau des zones de traitement des aspects sémantiques du langage (Wernicke) semble à l’évidence faire partie d’un traitement conscient de l’information.
    Et ne voilà-t-il pas que l’on constate que cette onde particulière (N400) persiste pendant le sommeil lent et le sommeil paradoxal. Notre inconscient pourrait-il être capable d'accéder au langage et surtout à son sens ?


Le conscient et l’inconscient ?
Deux pensées qui se côtoient et se complètent sans vraiment se rencontrer.





5– Conscience sociale et sommeil paradoxal : (suite)