« L'enfance a des manières
    de voir, de penser, de sentir qui lui sont propres.
        Rien n'est moins sensé que d'y vouloir substituer les nôtres. »
Jean-Jacques Rousseau.




Le développement du sens moral
au cours de l'évolution.





1 – Le sens moral de l’enfant :

    Nous avons vu comment apparaît le sens moral du tout petit, mais avant d’envisager quels chemins emprunte la pensée humaine dans le domaine de la morale, il est important de définir ce qu’elle est.

A - Qu’est-ce que la morale ?

    Les notions de bien et de mal nous sont familières. Elles orientent nos jugements et nos actions, nous amenant à décider de ce qui peut être fait ou condamné.
Cette capacité de distinguer le bien et le mal est désignée sous le nom de conscience morale : elle ne se détermine pas en fonction de ce qui est, mais en fonction de ce qui doit être.
Le principe dont dépend la conscience morale, et qui impose des devoirs, doit valoir pour tous : ses décisions se réalisent dans l'action.

    Bien qu’elle semble dépendre de l’éducation et des traditions, la conscience morale ne résulte pas d’une obéissance aveugle, mais au contraire de la liberté et de la responsabilité individuelle.
Bien souvent, certaines valeurs entrent en conflit, alors que chacune se veut légitime : c’est le cas de conscience.

Cas de conscience : le débat entre le bien et le mal.

    a – La morale des psychologues

    Pendant longtemps, les psychologues se sont surtout intéressés aux émotions morales négatives, comme la culpabilité et la colère. Ils ont alors considéré la morale comme une réponse permettant de réguler les relations entre individus et les empêcher de faire le mal.

    Pourtant, le fait que nous puissions être aussi sensibles aux actes charitables des autres alors même que nous n’en bénéficions pas est un autre aspect qui doit être pris en compte.

    b - Caractéristiques de la morale :

    La première caractéristique de la morale est d’avoir été sélectionnée par l’évolution.
On sait aujourd’hui [cf : adn et mémorisation] que la mémoire se transmet aussi génétiquement. On comprend donc que le sens « moral » puisse lui aussi s’acquérir et se conserver au fil de l’évolution, puisqu’il présente des avantages et permet l’adaptation.

L'évolution des espèces, et l'acquisition du sens moral.

Les adaptations biologiques au cours de l'évolution.

    La deuxième caractéristique s’impose dès la naissance : le cerveau du nourrisson est organisé pour réagir moralement. Au cours de la première année, les bébés réagissent aux aspects moraux d’une situation. L‘année suivante, capables d’agir par eux-mêmes, ils interviennent spontanément pour aider autrui.

L'aide spontanée apportée à autrui chez le bébé.

    La 3e caractéristique est que cette capacité est devenue automatique au fil de l’évolution, et elle échappe à la conscience.

    En conséquence, il devient difficile de lui attribuer des justifications philosophiques, comme des origines juridiques ou religieuses.
    En effet, la justice ne nous indique pas les règles à suivre: c’est parce que nous sommes déjà riches de ce sens moral que nous ressentons le bien-être et le mal-être que nous créons chez l’autre, et que nous avons élaboré une justice qui fixe les règles. Ces règles, normalement inutiles pour celui qui est capable d’éprouver les émotions et sentiments d’autrui, se révèlent indispensables pour celui qui ne ressent pas.

Le coeur et la sensibilité.
La loi compense la perte de la sensibilité.
Ressentir...
...ou obéir !
    De plus, comme la conscience morale est intimement reliée aux émotions, il est possible d’en comprendre les fondements neuronaux.

« La perte de la sensibilité impose l’établissement de règles ».


    c - Quelle est la différence entre éthique et morale ?

    Pour certains penseurs, « morale » et « éthique » ont le même sens : le premier provient du mot latin « mores » et le second du mot grec « êthos » qui signifient tous deux « mœurs ».

    Pour d'autres, ces termes ne sont pas équivalents. Pour eux, la morale fait référence à un ensemble de valeurs et de principes qui permettent de différencier le bien du mal, et auxquels il faudrait se conformer.
Quant à l'éthique, il s'agit d'une réflexion argumentée en vue du bien-agir. Cette réflexion éthique se fait à différents niveaux, depuis l’étude de ses composantes jusqu’à son aspect pratique.

Sensibilité et sens moral.
Ethique et philosophie.
        Ainsi, la morale recouvre les normes de conduite d'une personne ou d'un groupe restreint, tandis que l'éthique semble avant tout consister en un ensemble de normes de conduite établies par la société, après réflexion sur ce que est souhaitable ou préjudiciable aux relations humaines.
Une fois déterminée la manière "correcte" de se comporter, des règles peuvent être formulées.
Ainsi, pour une société il pourra être éthique de chasser des animaux ou épandre des pesticides pour le bien commun, alors que pour les individus, ces mêmes actions pourront heurter leur sens moral.

    En résumé, la morale est régie par des valeurs liées aux émotions et aux sentiments, alors que l'éthique définit des comportements acceptables ou non à travers un raisonnement.

    Toutefois, quelles que soient les sociétés, les époques ou les choix, des sentiments se font jour : ils vont s’exprimer par le bien-être, mais aussi la culpabilité, à même de réorienter les comportements futurs.

Le sens moral dans le cerveau.
Attention et conscience des émotions dans le serveau.
Le sens moral dans le cerveau.

    d - Égoïsme et altruisme :

    L’un des principaux défis que les sociétés humaines doivent relever est de concilier des impératifs aussi contradictoires que les besoins personnels et collectifs, auxquels s’ajoute aujourd’hui le respect de l’environnement.

Ressentir ses besoins.
Ressentir les besoins de l'autre.
Soi.
Les autres.

Ressentir les nécessités environnementales.

L'environnement.

    Toutefois, si ces impératifs sont si difficiles à concilier, c’est qu’ils se ramènent à une question d’égoïsme et d’altruisme.
Nous avons vu que le développement de la conscience est indissociable de la perception et des informations reçues par le biais des sens (vision, audition…) [cf : L'édifice de la conscience]. La perception sensible est aussi à l’origine de l’empathie qui permet d’éprouver ce que ressent l’autre, et dont l’une des formes d’expression, dans la vie en collectivité, est la compassion.

    Dénués d’empathie, les décideurs s’avèrent incapables de remédier aux inégalités croissantes.
Dénués d’altruisme, les économistes et financiers ne peuvent se préoccuper que de l’optimisation de leurs propres intérêts.
L’absence d’empathie et d’altruisme révèle une conscience de l'autre réduite à son strict minimum : l’équivalent peut-être de celle que possède un virus uniquement capable de se repaître de son support et le mener à la mort, avant de disparaître.

    Bien sûr, il ne s’agit pas, ici, de « l’égoïsme » physiologique qui consiste à respecter ses besoins : dans ce cas, le sujet ne ressent pas ce besoin pathologique d’un « toujours plus » qui révèle une insatisfaction incoercible.

S'émerveiller grâce aux sens.

Ressentir permet de s’émerveiller en découvrant le monde.

Compassion et sens moral.

Ressentir permet d’apporter son aide.

Bonheur insatisfait.
Sensations insatisfaites.

Peu ressentir impose une course permanente
à la possession et aux sensations.

« L’empathie est une composante indispensable de la conscience.
En son absence, la perception de l’autre est inexistante. »


    e - Les composantes secondaires de la morale : (culpabilité & autoévaluation – égoïsme & altruisme)

    La conscience morale, chez l’homme, implique la capacité de ressentir le bien par la perception d’un bien-être et les conséquences du mal par une sensation pénible : la culpabilité.

Bien-être et culpabilité.

    Ce sentiment particulier sélectionné par l’évolution indique que l’individu est à même d’évaluer ses propres comportements.

    En effet, l’imagerie cérébrale a montré qu’il existe, dans le cerveau, des régions spécifiquement associées à la culpabilité. Ces régions recouvrent les zones qui permettent l’autoévaluation des comportements.

Aires cérébrales de la culpabilité.

    Ce sentiment de culpabilité est un indicateur d’équilibre psychologique et moral, important dans les relations sociales.
Si nous avons vu que le petit enfant semble naturellement porté vers ce qui est bien », c'est-à-dire, en premier lieu, bon pour lui, chez l’adulte qui possède une « conscience morale », l’évaluation de ses actes se fait aussi en fonction du groupe d’appartenance. Il ne s’agit plus seulement de ressentir pour soi mais de ressentir aussi par rapport aux autres.

Autoévaluation altérée.
Conscience de sa valeur.
    Ainsi, la culpabilité s’impose-t-elle lorsqu’on a blessé quelqu’un ou que l’on a manqué à ses devoirs.
Ce faisant, elle contribue à renforcer les relations sociales de différentes manières :

– elle permet tout d’abord de montrer à autrui que l’on se sent fautif de lui avoir causé du tort, et que l’on regrette d’avoir agi ainsi. Elle contribue à renouer le lien brisé, ce qui n’est pas le cas de la honte.

– elle permet également d’anticiper ce que nous allons ressentir lorsque nous agirons :
Tout comme la douleur physique, elle nous alerte et nous évite des comportements dommageables.

- Un fort sentiment de culpabilité amène souvent à mettre en œuvre des compotements altruistes pour réduire l’intensité de ce sentiment.

    La culpabilité issue de l’empathie, c'est-à-dire de la capacité à ressentir ce que ressent l’autre, se développe notamment par le biais de l’éducation parentale : les enfants dont les parents manifestent une forte proximité affective sont plus portés que les autres à éprouver de la culpabilité lorsqu’ils blessent quelqu’un.

« L’incapacité à s’autoévaluer se révèle dans les comportements tant individuels que collectifs.
sa première expression est l’égoïsme. »


B - Le développement du sens moral de l’enfant :

    Même si des chercheurs, comme Alan Laslie, psychologue à l'université Rutgers dans le New Jersey, pensent que notre cerveau possède dès la naissance un module de théorie de l'esprit, on constate que l'adulte a perdu une part importante de ses capacités innées. Quelles en seraient les causes ?

    a - Les fonctions innées du cerveau :

    Les fonctions cérébrales conservées par l’évolution apparaissent dès la naissance et se développent spontanément au fil des interactions de l’enfant avec son environnement.
C’est ainsi que, comme nous avons pu le voir [cf : Les compétences morales], dès 6 mois l'enfant préfère les gentils aux méchants, fondement d’un comportement basé, ici, sur le bien être personnel.

Assistance.
Préférence pour celui qui est gentil.
La gentillesse...
...oriente les préférences !

    C’est également vers la réalité des choses qui l’entourent qu’il porte son intérêt. Nous avons vu que le premier fonctionnement du cerveau est de reconnaître la réalité, même si la contester par la suite n’exclut pas sa reconnaissance [cf : Evolution de la conscience].

    L’éducation ou l’exemple donné par les adultes réorienteraient-ils ces fonctions ?

cerveau et reconnaissance de la réalité.
Cerveau et mensonge.
    A quel moment le sens moral de l’enfant apparaît-il ?
    Nous avons vu que l'essentiel du développement cérébral de l'enfant se fait avant quatre ans, et qu’il possède, dès la naissance, des capacités surprenantes pour lui permettre d'appréhender très rapidement son environnement. L’une de ses capacités, encore plus étonnante, lui permettra très rapidement de s’intégrer dans un groupe, et surtout d’y être accueilli avec bienveillance : il s’agit de son sens moral.

    Pour l’adulte, dont la pensée est influencée par son milieu culturel, la compréhension de ce sens et ses origines lui échappent : il semble être en tout premier lieu le résultat d’un apprentissage, à moins que ne lui soit attribuée une origine divine.

    D’une manière générale, la morale est conçue comme une construction élaborée à partir de principes et de normes répondant aux besoins de la société, et nos décisions seraient l’aboutissement de nos délibérations.
Pourtant, des questions morales échappent à cette définition.
Jonathan Haidt, psychologue social et professeur d'éthique américain, a montré que le vol serait reconnu comme une mauvaise action, même si aucune loi ne le reconnaissait comme tel, et ne le sanctionnait. Inversement, il existe des comportements réprouvés qui peuvent se révéler justifiés : par exemple mentir dans une bonne intention.

    Pour le chercheur, la compréhension de ce sens chez l’enfant se heurte à la barrière du langage, et ce sont plutôt ses actions qu’il doit observer. Fort heureusement, la spontanéité naturelle de l’enfant et son orientation vers la réalité sont une aide précieuse.

    b - L’évolution du sens moral :

    Un nombre croissant de chercheurs (psychologues, biologistes, et anthropologues), considère surtout la morale comme une adaptation dépendante de la vie sociale, sans pour autant nier son caractère inné.
Elle permet ainsi à l’homme de collaborer même si ses intérêts immédiats ne sont pas satisfaits.

    Jusqu’en 1990, pour déterminer le stade moral atteint par l’enfant, les psychologues lui racontaient des histoires présentant des dilemmes moraux. Puis ils lui demandaient d’expliquer pourquoi telle ou telle action était morale, car ce qui comptait pour eux n’était pas la réponse donnée, mais le raisonnement qui menait à la réponse et qui dépendait du langage.
Aujourd’hui, l’intérêt est porté sur la réponse émotionnelle, ce qui renouvelle profondément les certitudes antérieures.

    Alors que, jusqu’au siècle dernier, le bébé et l’enfant étaient considérés comme amoraux voire immoraux, depuis quelques décennies, de nombreuses recherches remettent en question ces affirmations et transforment notre compréhension du développement moral.
En effet, en dehors de tout raisonnement et de toute expérience vécue, les bébés se révèlent dotés de dispositions morales émotionnelles extrêmement complexes.

          1 - Jugement moral et Équité :

    Nous avons vu les choix que peut faire le bébé entre les gentils et les méchants, Rousseau n’écrivait-il pas dans « l’Emile ou de l’éducation » « Il est donc au fond des âmes un principe inné de justice et de vertu » ? Toutefois les choix de l’enfant peuvent s’avérer bien plus complexes.

    En effet, certaines expériences semblent valider l’orientation de son sens moral vers le « bien », mais d’autres expériences montrent, par exemple, qu’il lui est tout aussi acceptable de causer du tort à quelqu’un qui en a lui-même causé. Ce choix marque le passage de la simple évaluation d’un comportement au jugement d’équité. Un comportement que l’on retrouve dans des textes anciens, énoncés par la loi du Talion.

    En 2011, Marco Schmidt de l’institut Max Planck de Leipzig et Jessica Sommerville de l’université de Washington à Seattle, ont observé la manifestation de ce sens chez des enfants âgés de seulement 15 mois : ces derniers sont étonnés si on partage inégalement un gâteau entre deux marionnettes.
Le partage équitable est celui auquel ils s’attendent.

Injustice.

    Un peu plus tard, dès l’âge de 2 ou 3 ans, la plupart des jugements moraux sont en place, et cela dans toutes les sociétés, ce qui suggère que ce sens pourrait être non seulement inné, mais aussi universel.

    Comment ce sens s’exerce-t-il chez les adultes ? La vie en collectivité l’influence-t-elle?
Pour le comprendre, les chercheurs ne manquent pas d’imagination et ils exercent, avec brio, leurs talents de conteurs.
C’est ainsi que l’histoire suivante a été proposée à une trentaine de sujets en faisant varier le prix que le personnage principal doit payer pour son aide.
« Jean se promène tranquillement dans la campagne lorsqu’il entend des cris. Il découvre alors une maison en flammes. À l’intérieur, 5 personnes y sont enfermées. Jean a-t-il le devoir d’intervenir ?

Maison en flammes.

    Cette intervention va avoir des conséquences pour lui, qu’il va devoir estimer et qui vont déterminer son choix. S’il entre dans la maison :
- il ne sera que légèrement brûlé,
- il sera grièvement brûlé et en souffrira durant plusieurs mois,
- il sera défiguré,
- il le payera de sa vie.

    Les résultats montrent que seule la première proposition entraîne l’adhésion de tous au devoir de sauvetage.
En revanche, la plupart des participants considèrent que l’on ne peut pas reprocher à Jean de ne pas sauver 5 personnes si sa propre vie est en jeu.
Le jugement moral apparaît donc comme le résultat d’un calcul qui tend à équilibrer les intérêts de chacun, le devoir n’étant pas de se sacrifier pour le bien d’autrui, mais de venir en aide tout en respectant ses propres intérêts.

    Il s’agit là d’un compromis naturel entre l’altruisme et l’égoïsme, compromis qui présente deux avantages :
- il respecte l’autre tout en ménageant ses intérêts,
- de plus le sacrifice immédiat que l’on s’impose dans les limites du possible ouvre sur des perspectives de profit ultérieur (récompense ou admiration).

    En effet, dans une collectivité, les individus les plus égoïstes, qui s’attribuent une trop grande part des bénéfices, peuvent être écartés au profit de personnes plus généreuses.
Inversement, ceux qui accordent aux autres plus que nécessaire peuvent être exploités par leurs partenaires et se trouver défavorisés.
Toutefois, cette attention portée à soi-même, qui limite les conséquences néfastes de l’altruisme et ouvre sur des perspectives de bénéfice communautaire, n’est en rien une règle absolue.

« Le jugement moral est le résultat d’un compromis entre l’altruisme et l’égoïsme,
il tend à équilibrer les intérêts de chacun. »


          2 – La logique du mérite :

    Peu à peu, en grandissant, les enfants font de l’équité un usage de plus en plus nuancé.

    Les expériences, élaborées pour étudier le développement de ce sens, ont d’abord été menées dans des situations où l’enfant était spectateur.

    C’est ainsi que, conformément à la logique du mérite qui implique que les récompenses soient adaptées à l’effort accompli, à l’âge de 21 mois, les enfants s’attendent à ce que la distribution de récompenses soit inégale quand l’une des deux marionnettes a fait tout le travail.

    En 2012, Nicolas Baumard de l’École normale supérieure de Paris, a montré que des enfants de 3 ans prennent en compte le mérite : ils donnent le plus gros de 2 gâteaux faits par 2 fillettes à celle qui a le plus travaillé.

Inégalité d'effort.
Inégalité de récompense.
     D’autres expériences ont permis de déterminer aussi comment l’enfant réagit lorsque ses propres intérêts sont en jeu.

    Pour cela, toujours en 2012, Katarina Harmann et ses collègues de l’institut Max Planck à Leipzig, ont confronté des enfants âgés de 3 ans à des conditions différentes alors qu’ils sont placés devant un dispositif qui distribue des récompenses

– Condition de contrôle : deux enfants sont face à un partage inégal dès le départ (l’un d’eux reçoit 3 récompenses, et l’autre une seule).

Partage inégal.

– Condition de travail parallèle : indépendamment l’un de l’autre, chacun doit tirer sur une corde pour faire tomber des récompenses de la machine.

Rétribution du travail.
Rétribution du travail.
- Conditions de travail en coopération : les deux enfants doivent coopérer pour obtenir les récompenses.

    Quand les enfants tirent sur la corde, trois récompenses tombent d’un côté et une seule de l’autre.
La plupart des enfants de 3 ans donne alors spontanément une des 3 récompenses, ou laisse l’autre enfant la prendre… mais ils le font seulement s’ils ont préalablement collaboré.

Coopération et récompenses inégales.
Partage après rétribution inégale.
Récompense partagée.

        C’est plus rare lorsqu’ils agissent en parallèle, et cela n’arrive presque jamais quand le partage est fait dès le départ.

Conservation de son bien après travail en parallèle.

Récompense conservée.

    Ce résultat va dans le sens de l’hypothèse selon laquelle le sens de l’équité est la conséquence d’une évolution des comportements individualistes vers la coopération.

    Ainsi, dès la naissance, même si son « sens moral » est d’abord orienté vers son propre intérêt, l’enfant est prêt à interagir avec les autres et les aider. Toutefois, comme ce sens n’est pas encore parvenu à maturité, il va évoluer en fonction de l’exemple parental ainsi que des expériences vécues en collectivité.

    Tout comme la capacité à apprendre un langage, la moralité est une prédisposition biologique dont l’expression va dépendre de l’environnement culturel.

« L’enfant est naturellement prêt à interagir avec les autres et partager. »


          3 - L’aide désintéressée et les préférences :

    Dès la fin de sa première année, le jeune enfant montre un penchant naturel pour aider les autres (étude de Félix Warneken et Michael Tomasello de l’institut Max Planck de Leipzig).
Par exemple, il va spontanément aider quelqu’un qui cherche un objet dont il connaît la localisation, en indiquant son emplacement avec le doigt.

Capacité innée du bébé à aider les autres.

    Deux mois plus tard, il va spontanément apporter son aide à un adulte qui ne peut pas ramasser un objet tombé au sol. Dès qu’il le pourra, il ira même ouvrir la porte d’un placard si l’adulte a les mains prises.

Capacité innée du bébé à aider.
Capacité innée du bébé à aider.
          De plus, cette propension à aider les autres n’a nul besoin d’encouragements ou de récompenses.

    Un certain nombre d’expériences a permis d’observer les premiers choix de l’enfant, ses préférences pour le « gentil », mais surtout ses préférences pour la coopération.

    En 2007, pour observer et comprendre les réactions de bébé, ses choix et ses préférences, Kiley Hamlin, Paul Bloom et Karen Wynn du laboratoire d’étude de la commission du bébé de l’institut Yale l’ont mis à l’épreuve de courtes scènes morales.

    Dans une première expérience, des enfants âgés de 9 et 12 mois voient un triangle jaune aider un disque rouge à gravir une colline, puis un carré bleu s’opposer à son ascension.

Disque rouge qui monte difficilement une colline.
Triangle jaune qui aide le disque rouge.
Disque rouge qui monte difficilement une colline.
Carré bleu qui s'oppose au disque rouge.
    Dans un deuxième temps les bébés observent le comportement du disque rouge. Celui-ci va alors s’approcher soit du triangle jaune (le gentil), soit du carré bleu (le méchant).
On constate que les bébés regardent plus longtemps la deuxième situation qui les intrigue.

Aller vers celui qui aide est normal.
Aller vers le méchant est surprenant.
     En montrant qu’ils s’attendent à ce que le disque rouge s’approche de l’objet qui l’a aidé, ils dévoilent déjà leur capacité précoce à évaluer socialement une situation.

    Dans une autre expérience, réalisée avec des marionnettes d’animaux cette fois, les enfants âgés de 5 et 9 mois, pouvaient choisir entre deux marionnettes qui avaient aidé ou avait entravé l’action d’une troisième : la majorité des bébés préféraient la marionnette qui avait aidé.
Enfin les chercheurs ont proposé une marionnette neutre dans le choix : les enfants ont préféré la marionnette prosociale à la neutre, et la neutre à l’antisociale.
D’autres expériences ont pu mettre cette prédisposition en évidence dès l’âge de 3 mois.

    Progressivement, le comportement va poursuivre son évolution et l’enfant va commencer à faire preuve de stratégie : à 8 mois, il ne va plus seulement préférer le gentil, mais il va également porter ses choix vers le personnage qui « punit » le méchant, montrant ainsi qu’il prend en compte non seulement la valence des actions sociales, mais aussi leur contexte.

« L’enfant est naturellement prêt à interagir avec les autres et les aider. »


    L’ensemble de ces comportements repose sur une capacité essentielle, l’empathie, c’est à dire la capacité à ressentir ce que ressent l’autre.

    c - L’empathie, source du sens moral :

          1 – L’empathie, ciment social :

    Dans les années 1970, des études ont montré que l’empathie est présente, dès la naissance, sous une forme rudimentaire : la résonance (le bébé pleure en écoutant les pleurs d’autres bébés [cf : l’imitation]) Sa maturation est très rapide : les tout-petits sont précocement concernés par le bien-être des autres, prédisposition biologique à la base de la construction de la morale.
D’ailleurs, ressentir ce que ressent l’autre pourrait apparaître bien plus tôt, alors même qu’il est dans le ventre de sa mère : baignant dans l’environnement moléculaire des émotions de cette dernière, il partage, sans encore pouvoir lui donner un sens, le vécu de cet autre qui lui donne vie.
C’est vers l’âge de 18 mois que cette capacité parviendra à maturité.

    On est en empathie lorsqu’on ressent ce que l’autre ressent, (ou ce que l’on peut estimer qu’il ressent dans la situation donnée), et ce que l’on éprouve alors fait naître une réponse affective aux sentiments d’autrui.
Cependant, les émotions perçues ne sont pas toujours les mêmes, elles peuvent être orientées par son propre vécu intérieur : on peut, par exemple, ressentir une colère empathique en voyant quelqu’un agressé, même si c’est de la peur que ce dernier éprouve.

    Différentes études ont montré que le sentiment de détresse perçu conduit immanquablement à porter secours : plus la souffrance de la victime est grande, plus le besoin d’aider se montre pressant.
De plus , si l’intensité de la souffrance perçue par la victime diminue, celui qui aide se sent mieux, ce qui n’est pas le cas s’il est demeuré passif ou si, malgré ses efforts, la détresse de la victime n’a pas été soulagée.

    Ainsi, l’aide fondée sur l’empathie, en soulageant la détresse de la victime, apaise aussi son sauveteur.

    C’est pourquoi le sentiment d’empathie, en permettant de partager les sentiments d’autrui, s’avère être un ciment social.

    Inversement, l’incapacité chez quelqu’un à ressentir la souffrance qu’il occasionne à autrui (humour blessant ou assassinat de personnes qui lui sont chères) peut le mettre en position de grand danger.

« Si l’empathie est un ciment social,
son absence peut être destructrice pour soi ou pour l’autre »


          2 - Les 5 modes d’activation empathique :

    Les modes d’activation de l’empathie sont au nombre de cinq :
Trois sont préverbaux, ils apparaissent chez l’enfant avant qu’il soit capable de s’exprimer vocalement. Il s’agit :
– du mimétisme,
– du conditionnement,
– de l’association directe,
Les 2 autres sont l’association médiatisée par le langage et la prise de perspective.

    Le mimétisme a été décrit il y a plus de deux siècles par Adam Smith, philosophe d’origine écossaise : « la foule, lorsqu’elle regarde un funambule sur une corde souple, tend à reproduire les mouvements d’équilibration du funambule ».
Plus près de nous, les films d’épouvante et autres thrillers nous font nous raidir sur notre fauteuil, prêts à réagir dès que surgit un danger pour le personnage qui a nos faveurs.

    Le conditionnement intervient chez l’enfant qui observe quelqu’un en état de détresse et fait en même temps l’expérience de ce sentiment. Par exemple, la maman anxieuse va transmettre son état de tension corporelle à son bébé tandis qu’elle le tient dans ses bras.

    L’association directe, similaire au conditionnement, ne fait pas intervenir la parole.
Si l’enfant voit un autre enfant se couper, la vue du sang va lui rappeler le jour où il s’est lui-même blessé.

    La forme primitive d’empathie du nourrisson diffère de l’empathie mature, laquelle impose d’avoir conscience que ce que l’on ressent est une réaction à la détresse d’autrui.
Cette évolution dépend de l’acquisition du langage qui permet de comprendre ce qui est ressenti.

    Les 2 autres modes d’empathie ne sont pas transmis par les sens.
Dans l’association médiatisée, la détresse de la victime est communiquée par le langage : le message que celui-ci délivre devient l’intermédiaire entre ce que ressent la victime et la réponse empathique de l’auditeur.

Journal d'information.
Emotion éveillée par le langage.
    Cette information qui passe par le langage retarde la réaction émotionnelle de l’observateur et introduit une distance psychologique entre lui et la victime.
En l’absence de confirmation visuelle, les réponses émotionnelles peuvent être atténuées (si l’observateur n’a pas vécu une expérience identique), ou même faussées (manipulation par le langage).

Fausse information.

    La prise de perspective consiste, malgré la distance, à se mettre à la place d’autrui et imaginer ce qu’il ressent.
Dans le cas où la perspective est centrée sur autrui, on imagine ce que ressent la victime.

Imaginer ce que ressent autrui.

    Dans le cas de figure où elle est centrée sur soi, on imagine ce que l’on ressentirait dans la situation d’autrui.

Imaginer ce que l'on ressentirait si l'on était à la place d'autrui.

        Il a été montré que la centration sur soi déclenche une émotion plus intense parce qu’elle remémore des souvenirs de son propre passé.

    D’autre part, on a constaté que les mesures de réaction empathique sont plus proches chez les jumeaux homozygotes (issus du même ovocyte fécondé) que chez les jumeaux dizygotes (issus de 2 ovocytes), ce qui suggère que l’empathie a une composante héréditaire.

    Contrairement à l’adulte qui est conscient de ses sentiments empathiques, l’enfant ne possède pas encore cette conscience Pour qu’il parvienne à faire la différence entre lui et autrui, il devra au préalable acquérir la notion de sa propre identité.
Son développement va se faire en six étapes, identifiées par Martin et Hoffman, professeurs de psychologie à l’université de New York.

« La notion de sa propre identité est la condition préalable
à une empathie mature. »


          3 - Les six étapes du développement empathique de l’enfant :

– La 1° étape est représentée par la résonance. Un nourrisson pleure dès qu’il en entend un autre pleurer. Il répond donc à une émotion en reproduisant la même émotion.

– La 2e étape est la détresse empathique « égocentrique ». Elle se présente vers l’âge de 11 à 12 mois : les réponses des bébés sont plus complexes : ils pleurent, peuvent aussi gémir ou regarder la victime en silence.
Le bébé se comporte comme si le malheur d’autrui lui arrivait personnellement, et qu’il cherchait à se consoler.

- La 3e étape est la détresse empathique quasi égocentrique.
A partir de 14 – 15 mois, les comportements précédents deviennent plus rares, et l’enfant commence à essayer d’aider celui qui souffre.
Il sait maintenant que l’autre est physiquement distincts de lui et il ne confond plus la détresse de son vis-à-vis avec celle qu’il éprouve : s’il agit, c’est vraiment pour aider l’autre. De plus, ce comportement présente un avantage : en calmant l’autre, il apaise ses propres sentiments.

    En effet, tout en sachant que c’est bien l’autre qui est dans la détresse, il demeure égocentrique et ses stratégies d’aide sont avant tout celles qui lui font du bien.
C’est ainsi, qu’un petit garçon de 14 mois dont l’ami est en pleurs pourra le prendre par la main et l’amener vers sa propre maman, bien que celle de son ami soit présente.

- La 4e étape est celle de l’empathie avérée pour la détresse d’autrui.
De réels progrès ont lieu à la fin de la 2e année lorsque l’enfant se reconnaît dans le miroir. Lorsqu'il découvre une tache sur son front, il tente de l'effacer en se frottant le front. Auparavant, il aurait plutôt frotté la tache apposée sur son image dans le miroir. C’est ce nouveau comportement qui permet de considérer qu’il a acquis la conscience de soi.
Peu après va débuter la conscience que les autres ont des états mentaux (pensées, sentiments, désirs) propres, puis que ces états sont indépendants des siens, ce qui le rend plus à même d’aider.

- La 5e étape, qui débute vers 9-10 ans et dure toute la vie, est la détresse empathique au-delà de la situation.
Le sentiment de l’observateur dépend alors des circonstances malheureuses qui touchent la victime : il sera davantage ému si la tristesse de cette dernière est le reflet de l’ensemble de sa vie plutôt que le résultat d’un événement particulier

- La 6e étape, enfin, est l’empathie pour un groupe en détresse.

    Les psychologues cognitivistes pensent aujourd’hui que les enfants découvrent les normes morales au cours des interactions sociales qui vont les amener à coordonner leurs actes avec ceux des autres.

    La façon d’élever les enfants va contribuer à l’épanouissement de la moralité empathique.
Porter son attention sur la détresse d’autrui contribue à la stimuler, de même que l’exemple donné par les parents.
La stimulation autoritaire ne déclenche au contraire qu’une empathie et une aide de qualité médiocre.

    D’une manière générale, l’exemple va primer sur l’apprentissage oral.

« Le bien-être individuel
dépend de celui d’autrui. »


          4 - L’altruisme est-il de l’égoïsme déguisé ?

    De nombreuses thèses se sont affrontées au fil des décennies. Peter Blau, sociologue américain, défendait l’idée que le désintéressement apparent de l’altruisme était souvent motivé par l’attente de bénéfices sociaux.
De son côté, Anna Freud fille de (Sigmund Freud) défendait l’idée d’un altruisme motivée par le masochisme.
Pour beaucoup, l’altruisme désintéressé n’existerait pas : ce ne serait que de l’égoïsme déguisé.

    Le débat actuel s’est centré sur les études de deux chercheurs américains qui, tous deux, admettent que le sentiment d’empathie ressenti pour une personne en difficulté conduit généralement à l’aider. A partir de là, leurs avis divergent.

    Selon Daniel Badson (de l’université du Tennessee) l’aide apportée à autrui a souvent une motivation altruiste.
D’un autre côté, pour Robert Cialdini (de l’université d’État de l’Arizona), la détresse d’autrui produit un sentiment de mal-être chez l’observateur, sentiment qu’il va chercher à éliminer. Ce serait donc une motivation égoïste qui pousserait à aider.

    Pour défendre sa thèse, Daniel Badson a fait varier le niveau d’empathie de sujets tandis qu’ils observaient une jeune femme soumise à des chocs électriques (fictifs, ce que les participants ignoraient). Il leur était alors proposé de prendre sa place, avec la possibilité d’abandonner au bout de deux chocs, ou de rester jusqu’à la fin de l’expérience. Si un certain nombre de sujets choisissaient la solution facile, beaucoup proposaient de remplacer la victime, quelles que soient les conditions.
D’autres expériences ont pu montrer que l’altruisme motivé par l’empathie ne sert pas à améliorer son image ni à augmenter l’estime de soi.

    Il va de soi que l’affirmation d’un égoïsme fondamental n’est pas défendable car elle appartient au domaine des théories immunisantes comme a pu le montrer l’épistémologue Karl Popper [cf : Les théories causales] pour lequel n’est scientifique qu’une théorie qui peut-être réfutée.

    S’il est indéniable que des motivations égoïstes puissent exister, les travaux menés par D. Badson confirment son hypothèse selon laquelle l’altruisme fondé sur l’empathie est authentique, et la communauté scientifique considère aujourd’hui que cette thèse est solide.

    L’altruisme avéré répond à la même logique de bien-être qui anime tous les êtres vivants, bien-être partagé chez les espèces sociales. Chez l’homme, il montre que nous sommes liés aux autres et que notre bien-être dépend aussi de celui d’autrui.

« Si des actes altruistes sont fondés sur l’empathie,
il ne s’agit pas d’égoïsme, mais d’altruisme véritable. »
/

C - L’importance des émotions :

    a- Cerveau et émotions – Les structures en jeu :

    De nombreuses structures cérébrales ont un rôle spécifique dans les comportements et le jugement moral. Certaines, comme le cortex cingulaire postérieur ou le sulcus temporal, ont des fonctions assez générales : leur rôle est d’interpréter les intentions d’autrui.

Cerveau et émotions.
Cerveau et émotions.
    Une fois l’intention reconnue, d’autres régions (l’insula, le gyrus frontal, les cortex préfrontal et orbitofrontal) déterminent plus directement nos décisions morales. Ces décisions sont accompagnées d’une forte composante émotionnelle.

Insula et émotions.

Gyrus frontal.
Cortex préfrontal.
Cerveau : les aires du sens moral.
Cerveau : les aires du sens moral.
        Pour identifier le rôle de ces régions, les chercheurs ont dû s’appuyer sur l’imagerie qui permet d’observer les réactions du cerveau en temps réel, sur l’étude comparative entre sujets sains et sujets cérébro-lésés, mais aussi sur l’utilisation de scénarios mettant les sujets en situation.

    Un premier scenario illustre l’importance de la réaction émotionnelle dans le choix des actes :
Le dilemme proposé est basé sur un choix : laisser mourir cinq personnes conversant sur une voie ferrée, alors qu’un train arrive, ou bien les sauver en en poussant une autre sur la voie.
La majorité des sujets opte pour la première solution, sans pouvoir justifier ses choix, les psychologues estimant pour leur part l’existence d’une répugnance innée à faire du mal à autrui ou aux membres de sa propre espèce.

    Les scientifiques, tel Joshua Greene (professeur de neurosciences à l'université Harvard) en 2001, ont constaté l’activation de plusieurs structures cérébrales lors de cette décision, en particulier le cortex cingulaire et le gyrus frontal.
Au contraire, le même scénario, présenté à des sujets atteints de lésions du cortex préfrontal ventromédian, optaient pour le sacrifice d’une seule victime.

Cortex préfrontal ventromédian.

    Selon Joshua Greene, lorsque cette région est endommagée, ce sont les informations fournies par le cortex préfrontal dorsolatéral, habilité à évaluer les coûts et bénéfices, qui prennent le dessus.

    Un autre scenario illustre l’importance de la réaction émotionnelle dans le vécu du principe d’équité [cf : Les compétences morales et le sens de l’équité :]. Il est proposé à deux joueurs de se partager une somme dont les parts sont inégales. Si l’un des deux refuse, les deux perdent tout.
Beaucoup de joueurs préfèrent tout perdre plutôt que d’accepter un partage trop inégal.
Dans ce cas, l’IRM révèle une intense activation de l’insula antérieure. Or, cette aire cérébrale est aussi impliquée dans le traitement de la colère et de la douleur.
    Des émotions innées d’aversion à l’injustice semblent donc intégrées dans les comportements, et elles apparaissent sous la dépendance des informations fournies par le cortex préfrontal dorsolatéral. Si on neutralise cette région, les joueurs acceptent plus facilement les partages inégaux.

  b - Actes, intentions et émotions :

    Bon nombre de nos jugements de valeur ne portent pas seulement sur des actes, mais sur des intentions. On le constate aussi bien dans la vie courante que devant un tribunal : un crime prémédité sera plus lourdement condamné qu’un homicide involontaire.

    Pour répondre à cette question, le problème suivant est proposé à un groupe :
1 – Une femme appelée Grace prépare un café pour son ami Rosy avec l’intention de l’empoisonner. Elle se trompe et met du sucre au lieu de poison.
2 – Une autre femme, Beth, prépare elle-aussi un café pour Rosy. Croyant y mettre du sucre, elle y verse un poison: Rosy meurt.
Laquelle des deux femmes est-elle la plus condamnable?

    Parmi les sujets sollicités pour l’expérience, neuf présentent d’importantes lésions du cortex préfrontal ventromédian, sept présentent d’autres atteintes cérébrales et huit sont indemnes de toute atteinte.

    Les patients dont le cortex préfrontal est atteint sont les seuls à juger que Grace est moins coupable que Beth : le résultat (Rosy est vivante), a donc davantage compté que l’intention de tuer. Par contre, ils ont considéré plus coupable le geste involontaire mais fatal de Beth.
Dans ce cas, le jugement moral est altéré, ce qui résulte d’un déficit émotionnel : à défaut de pouvoir associer les intentions d’autrui à des sentiments positifs ou négatifs, seule l’évaluation des conséquences détermine le jugement.
Les émotions occupent donc une place déterminante dans nos évaluations morales, et elles sont régulées par le cortex préfrontal ventromédian.

    Il est cependant des cas où le rôle des réactions émotionnelles est peu convaincant.
En effet, le dilemme du « train tueur » aboutit à des résultats différents selon que le sujet est personnellement impliqué dans l’action ou non.
Ainsi, lorsque le sujet doit juste agir sur un aiguillage pour diriger le train sur la victime au lieu de la pousser lui-même sur la voie, sa réponse est identique à celle des sujets lésés : il la sacrifie. Il semble, dans ce cas, que l’utilisation d’un outil établisse une distance entre l’action motrice et l’émotion. On retrouve cette distanciation chez les pilotes effectuant une frappe aérienne : l’objectif prend peu en compte la présence d’êtres humains.

    Il en va de même, lorsque l’on demande si une mère a le droit ou non d’étrangler son bébé à la naissance simplement parce que cela l’arrange : le taux élevé de réponses négatives est identique chez tous les sujets, qu’ils soient ou non lésés. Dans ce cas, c’est la pensée qui établit la distance : imaginer la réponse n’a rien à voir avec le fait de la mettre à exécution.

    Toutefois, ces expériences menées en neuropsychologie sont limitées à deux sortes de comportements : l’un qui consiste à ne pas nuire physiquement à autrui, et l’autre qui consiste à se montrer juste ou injuste dans la répartition d’un bien. Si elles permettent de comprendre les mécanismes en jeu et les bases innées des comportements moraux, elles peinent à cerner la moralité humaine, empêtrée dans ses contradictions, comme nous le verrons plus loin.

    c – Rôle des émotions dans le sens moral de l’adulte :

          1 - Perte du contrôle des émotions :

    En 1994, A Damasio s’est penché sur le cas de Phineas Gage, un ouvrier dont le cortex frontal avait été en partie détruit par une barre métallique, et dont le comportement était devenu instable alors même que ses capacités de raisonnement étaient préservées.

Phineas Gage.

    De même, l’un de ses patients surnommé Elliot, opéré du lobe préfrontal du cerveau, présentait des symptômes similaires : vie matérielle et émotionnelle désorganisée, malgré une capacité de raisonnement intacte.

    Or, le cortex préfrontal est une région du cerveau largement connectée au système limbique, connu pour activer toute une gamme d’émotions aussi bien positives que négatives.
    Dans le cas de ces deux sujets, on peut considérer que leur inadaptation sociale résultait d’une perte de contrôle de leurs émotions, contrôle qui leur permettait jusque là de réguler leurs réactions individuelles et instinctives pour les adapter aux interrelations liées à la vie en collectivité.

    Or, l’adaptation à la vie en société chez les espèces animales grégaires a imposé ce contrôle. Par exemple, alors que l’individu isolé va éprouver le besoin de manger lorsqu’il a faim, c’est-à-dire à son heure, le sujet vivant en collectivité va devoir renoncer passagèrement à ce besoin instinctif : son plaisir sera alors de se mettre à table avec ses amis ou collègues de travail, à une heure prédéfinie.

    La lésion des aires cérébrales n’est pas la seule à entraîner des troubles, la fatigue peut suffire à altérer le jugement.
C’est ainsi qu’une autre étude a montré que le sentiment de culpabilité est amoindri lorsqu’on est fatigué.
Dans cette étude, des volontaires devaient regarder des vidéos difficilement supportables émotionnellement.
Sachant que l’inhibition des des émotions demande un intense effort de contrôle, certains avaient le droit de les exprimer, tandis que d’autres devaient les inhiber.
Puis, un sentiment de culpabilité était provoqué chez tous les participants à partir d’un jeu où, chaque fois qu’ils ne parvenaient pas à effectuer une tâche demandée, un partenaire subissait des chocs électriques douloureux.
Les résultats ont montré que les participants épuisés ressentaient moins de culpabilité à faire souffrir leur partenaire, que les participants qui n’avaient pas eu à se contrôler.

    Le langage joue lui aussi un rôle dans la manipulation mentale : la culpabilité pouvant être employée pour influencer les conduites d’autrui.

          2 - Contrôle volontaire des émotions :
    Un contrôle cérébral volontaire a été mis en évidence par des entraînements brefs dans lesquels le sujet s'efforce de renforcer ou réduire l'activité de son insula. [Nous avons vu que l’insula est une zone clé pour la créativité et la perception des émotions. Elle permet généralement des réactions simples et immédiates, la plupart du temps parfaitement adaptée à la gestion des situations imprévues. Elle demeure cependant soumise au contrôle des régions frontales du cerveau].
C’est ainsi que cinq séances d'entraînement de 30 secondes suffisent à réduire son activité : les sujets ressentent ensuite moins d'émotions négatives à la vue d'images pénibles.
Inversement, un court entraînement où le sujet s'efforce de renforcer l'activité de son insula le rend plus sensible aux stimulations hostiles.
    Le changement se montre donc possible, dans un sens comme dans l'autre... Si l'enfant qui subit s'adapte de manière innée, l'adulte, lui, peut obtenir le même résultat en faisant intervenir sa volonté et sa capacité de contrôle.
Surtout, se dessine ici l’élément qui va déterminer l’orientation des capacités morales de l’enfant : son environnement et son éducation seront déterminants pour développer sa nature sensible, ou au contraire pour le rendre froid et calculateur.
Evolutions possibles du sens moral de l'enfant.

    Deux mécanismes que nous connaissons bien, apparaissent donc en concurrence : le cœur, symbole des émotions et de la compassion, et la raison, calculatrice avant tout.

          3 - La faillite des jugements moraux :
    Deux études ont permis d’établir comment le cerveau produit des jugements moraux, et comment ces jugements peuvent faillir.

    Liane Young et ses collègues du département de psychologie de l’Université de Cambridge (Massachusetts – EU), ont identifié une zone du cerveau qui permet d’établir la distinction entre un crime intentionnel et un crime accidentel.
Il s’agit d’une aire cérébrale nommée jonction temporopariétale. Si on bloque le fonctionnement de cette aire, les jugements moraux deviennent aberrants.

Jonction temporopariétale et altération des jugements moraux.

    Pour parvenir à ce résultat, et après avoir inhibé la jonction temporopariétale des sujets, les chercheurs ont utilisé les deux histoires de Grace et Rosy décrites précédemment (b - l’antagonisme raison émotions)
Ces sujets ont alors jugé la première histoire acceptable : ce n’était pas grave que Grace veuille empoisonner son amie, puisqu’elle n’y parvenait pas.

    Cette étude, mise en parallèle avec celle de l’équipe d’Antonio Damasio à l’Université de Los Angeles (cf : 1 - Perte de contrôle des émotions) a permis de comprendre le rôle de ces régions :
- La jonction temporo-pariétale permet à Grace de savoir que la poudre versée dans le café de son amie est du poison. Elle met en avant la volonté de tuer.
- Le cortex préfrontal ventromédian ajoute une dimension émotionnelle à cette information ; sans cette dimension, avoir l’intention de tuer n’est pas condamnable tant que la personne ne meurt pas.

          4 – La morale entre raison et émotions :

    A une époque où les émotions étaient peu prises en compte, les résultats obtenus par le psychologue américain Lawrence Kohlberg tendaient à démontrer que les hommes atteignent en moyenne un niveau de développement moral plus élevé que les femmes.
Mais cette théorie qui relève de la psychologie cognitive, s’intéresse avant tout au raisonnement, écartant l’étude des émotions.
La psychologue américaine Carol Gilligan soutenait de son côté que les conceptions morales des hommes étaient fondées sur les principes, tandis que celles des femmes s’appuyaient davantage sur leur affectivité. Cette vision a pu s’imposer avec les travaux d’A Damasio.

    Les émotions apparaissent donc indispensables dans l’établissement de relations humaines harmonieuses.
Toutefois, elles doivent être tempérées par le raisonnement lorsqu’elles sont excessives.

« Hommes et femmes apparaissent complémentaires dans l’expression de leur sens moral.
Cette complémentarité est une force si chacun s’enrichit des capacités de l’autre,
mais, bien souvent, elle se montre à l’origine de conflits
lorsqu’elle devient source d’opposition. »


    En conclusion de ces réflexions sur le sens moral, on peut considérer qu’avant l’âge de 3 ans, l’enfant possède la capacité d’accéder à un sens moral adapté, tant aux conditions environnementales que sociales.
Les caractéristiques primitives de ce sens peuvent-elles être retrouvées chez d’autres espèces que l’homme ?
Et pourquoi ce sens s’est-il autant altéré chez l’homme adulte ?
C’est ce que nous allons devoir aborder dans les chapitres à venir.







Personnage qui dit au revoir




2 – Le sens moral au cours de l'évolution : (bientôt)