Chapitre 1

Le rêve des origines à nos jours.





Que pouvait être le rêve aux débuts de l'humanité ? L'homme s'en est-il soucié ?

    Peut-être le rêve n'était-il pour lui, aux origines, qu'un phénomène naturel et a-t-il dû accéder à la conscience et donc au questionnement sur son existence, le monde, le sens de la vie, pour s'interroger sur cette activité qui, chaque nuit, échappe à son contrôle : "la pensée" du rêve.

La mémoire que l'homme a conservée de son passé, grâce à l'écriture, permet, en parcourant l'histoire de l'humanité, d'explorer les principales étapes de sa compréhension intuitive du rêve, pour aboutir, dans le siècle qui s'achève, à une recherche beaucoup plus organisée des supports physiologiques et psychologiques qui lui prêtent vie.
Après avoir été, aux origines, un don de la vie, le rêve est ainsi devenu, désormais, un sujet d'étude pour mieux comprendre les mécanismes mêmes de la vie. Mais, comme dans toute recherche, les réponses suscitent plus de questions nouvelles qu'elles n'apportent de solutions. A l'aube de ce nouveau millénaire, les mêmes questions subsistent :

Qu'est-ce que le rêve ?
A quoi sert-il ?

Pour tenter de répondre à cette question, nous allons essayer de comprendre
comment l'homme et sa pensée semblent avoir évolué.

1 - Le domaine des dieux.

  - L'animisme ou les génies de la nature :
    Dans les religions animistes l'homme vit avec l'âme du monde qui anime toute chose : ainsi toute chose en ce monde est vivante . Mais il n'est pas encore à même de déterminer ce qu'est la vie : il la représente donc par des génies, en grec "daïmôn".
    La vie parle directement à la conscience de l'homme et ce sont les esprits de la nature qui interviennent dans les rêves : l'esprit de la montagne, les forces de la nature, les esprits animaux et, parfois, l'animal totem du chaman ou de la tribu.
    A cette époque, en quelque sorte, le cerveau du rêveur est en communication directe avec la nature et la vie.

 
    Les dieux et la nature ne font qu'un.
  - Le polythéisme :
    Vient le moment où il n'existe plus une âme pour chaque chose existante, mais des dieux de "fonctions", de comportements : ainsi dans la mythologie grecque Zeus représente le tonnerre et l'autorité, Mars la guerre, Vénus l'amour.
    L'homme n'entend plus la voix des génies de la nature, mais il reçoit les messages des dieux dans ses rêves nocturnes. Cependant, trop éloigné d'eux pour en comprendre le sens, il doit faire appel à un médiateur capable de transcrire le langage du rêve en langage des mots.
    Ainsi, lorsque Pharaon rêve de sept vaches maigres dévorant sept vaches grasses, c'est Joseph qui est appelé et qui annonce alors qu'une famine longue de sept ans (les sept vaches maigres) va s'abattre sur l'Égypte.
    Chez les Grecs, dans le temple de Delphes, c'est une jeune vierge, la Pythie, qui remplit cet office de médium, recevant en rêve le message des dieux qui sera décrypté par les prêtres.

 
    Les dieux se dissocient de l'homme et partent dans un autre espace : l'Olympe.
Ils restent toutefois en relation avec la nature, tout en ayant acquis des caractéristiques humaines
  - Le monothéisme :
    L'Egypte primitive fut, semble-t-il, la première à reconnaître un dieu unique, dont la préfiguration est le dieu thébain Khnoum qui créa les êtres vivants avec l'argile et l'eau du Nil. Ce dieu qui donne la vie et qui préfigure Ré, est une divinité androgyne ainsi que le décrivent les manuscrits, et tous les dieux de la cosmogonie égyptienne ne sont que les mille manifestations du même être suprême.
    Deux principes régissent la vie : le Ka : l'énergie vitale; et le : l'âme.
    Cependant il revient au Judaïsme de réunifier en un Dieu unique tous les potentiels existants dans la nature; ce Dieu unique se dissocie définitivement de l'homme et du monde.
 
    Les dieux se réunifient en un Dieu unique.Ce dernier se dissocie totalement du Monde.

    Dieu ne se révèle plus qu'auprès de ses élus dans les songes : ainsi, dans l'Ancien Testament, c'est avec Jacob ou Abraham que Yahvé communique.
    Puis ce Dieu devient le Dieu terrible et vengeur, celui qui interdit et qui juge.
    L'homme, avec ses jugements, a fait Dieu à son image. Il a transposé ses conflits personnels dans les deux mondes de l'énergie et de la matière.
    Dieu devient le bien. Et le mal apparaît : tout le reste, la vie, la nature, l'homme et le monde, deviennent l'enveloppe matérielle dont il faut se débarrasser pour accéder à Dieu ...
    Quant aux génies de la nature sensible, les "daimôn", ils deviennent les démons... Le diable!...

 
    L'Esprit est divinisé, et la matière déclassée.

    Subsiste alors un monde "païen", caché, étouffé par la foi officielle... C'est le monde des lutins et des fées, l'âme sensible de la nature dissociée de l'homme et de sa nature personnelle et profonde ...
    L'homme est devenu raison pure soumise à l'esprit supérieur, mais il est parfois envahi par des êtres de l'ombre : les fées, les lutins, les génies et les géants qui personnifient sa sensibilité, désormais cachée dans les replis de la terre-mère.
    Mais au moment même où la pensée humaine domine et écarte tout ce qui ne satisfait pas à ses critères, un nouveau courant de pensée émerge : "Dieu se serait fait homme!..".
    C'est à dire que l'homme découvre en lui un nouveau potentiel : il possède en lui l'équivalent de Dieu et de la vie.
    Alors ? ...
    L'homme pourrait-il redevenir Dieu ? ...
        Dieu redevenir humain ? ...
            L'inaccessible redevenir accessible ? ..
 
    Deux mondes coexistent, indépendants l'un de l'autre : le monde décrit, et le monde ressenti.
Pourront-ils se réassembler?

2 - Le domaine de la psychologie.
    Un tournant dans la quête de la compréhension du monde apparaît avec la psychologie : l'homme, après avoir cherché à appréhender le monde extérieur et à l'expliquer avec les seuls moyens intuitifs dont il disposait dans l'antiquité, commence à analyser son propre monde intérieur pour tenter de le comprendre.
    Le tournant de cette recherche est amorcé par Freud qui pose un principe nouveau : à l'intérieur de l'homme, en opposé à sa conscience , existe un autre domaine, l'inconscient.  
    
    Or le rêve appartient au domaine de cet inconscient...

Dans sa tentative d'élucider le fonctionnement du rêve, il pose plusieurs principes :
    - le rêve est la réalisation d'un désir inconscient, refoulé. L'homme possède donc deux comportements ; l'un qui demeure conscient, fait de désirs qu'il réalise, l'autre fait des désirs qu'il ne peut réaliser et qu'il refoule.
    - cette autre partie contient également nos souvenirs les plus douloureux qui, en émergeant, pourraient faire resurgir la souffrance. Ces souvenirs, faits de traumatismes ou de besoins profonds, ne peuvent trouver leur expression dans notre monde social soumis à des règles. Nous savons qu'un événement traumatisant peut créer une amnésie : ce mécanisme d'oubli est en effet le moyen naturel que possède la conscience pour éviter la souffrance ou la peur. De la même manière, nous pouvons écarter de notre vie tout élément agréable qui ne peut être réalisé : n'importe quel drogué sait qu'il doit éviter de se retrouver en contact avec l'objet de son désir pour pouvoir résister à la rechute ; n'importe quel amoureux éconduit sait qu'il doit éviter de rencontrer l'être aimé pour échapper à la souffrance...
    La spontanéité de notre enfance doit donc, elle aussi, être oubliée, voire rejetée lorsque nous devons nous contenter des règles de la vie sociale.

    Dans la vie de tous les jours "quelque chose" fait donc barrage à notre conscience, et, même en rêve, le message onirique serait codé pour ne pas être reconnu, cette reconnaissance pouvant en effet entraîner la souffrance.
Enfin les tabous sexuels jouent un grand rôle : une femme possédant un fort désir de castration masculine peut rêver qu'elle dévore une carotte.
Plus la censure ou la souffrance seront importantes, plus le déguisement sera complet et complexe.

    Selon Freud, plusieurs procédés sont à l'œuvre dans le travail de cryptage qu'effectue le rêve à l'intérieur de nous-mêmes :
    - le déplacement : qui remplace une situation conflictuelle par une autre, moins chargée sur le plan émotionnel : la méchante mère devient une sorcière! Il est plus facile d'accuser une sorcière de tous les maux que sa propre mère...
    - la condensation : la même image peut en condenser plusieurs autres. Prenons l'exemple d'un chandelier orné d'un ange : le chandelier pourra représenter le père, sa lumière qui éclaire notre vie ou sa rigidité ; l'ange évoquera le fait qu'il soit mort.
    - leur représentation par le contraire : nous désirons une femme, et nous rêvons que c'est elle qui nous aime et que nous ne l'aimons pas.
    - la mise en image des sentiments : nous sommes en colère, et cette colère est imagée par un orage avec le tonnerre qui gronde.
Pour interpréter, il faut donc s'affranchir du sens apparent du rêve et mettre à jour une autre logique cachée.
Et pour cela existent différents moyens :
    - revenir au passé récent.
    - avoir recours aux libres associations.

    Mais déjà une question se pose : comment des fonctionnements pourraient-ils être aussi complexes alors que la nature nous a habitués à la simplicité de ses systèmes ? Le rêve échapperait-il à cette loi ?

  Jung reprend les bases d'analyse du rêve de Freud : certes les désirs inconscients refoulés et le passé sont bien présents dans le rêve, mais il admet que celui-ci peut nous parler du présent et envisager un futur possible.
    
    Il développe l'idée de "l'inconscient personnel" (propre à l'expérience vécue du rêveur) pour l'élargir à l'inconscient collectif (propre à l'expérience vécue dans la société dans laquelle vit le rêveur, et liée au passé même de l'humanité) commun à tous les hommes, et mis en scène par les contes (la sorcière, le dragon, le géant et le nain...), les mythes (Oedipe et le sphinx) ou les religions (les dieux et les démons)...
    La sagesse universelle est, pour Jung, enfermée dans l'inconscient humain et peut réapparaître par le biais des songes...
    Cette expérience, non plus limité dans le temps de la conscience personnelle, mais disposant de l'expérience de la Vie elle-même depuis la nuit des temps serait alors à l'origine de l'imagination créatrice.
    Si l'inconscient collectif traduit un passé permanent de tous les rêves humains (le soleil, la mer, le dragon sont des symboles universels) et devra être abordé par l'analyste et les connaissances de ce dernier en mythologie pour aider la compréhension du rêveur, l'inconscient personnel, lui, ne peut être abordé qu’avec l'intervention du rêveur lui-même. Lui seul est capable de définir ce qu'il entend par mer :
    Sa mère ?
    Un lieu agréable où il se baigne ?
    Un lieu angoissant où il peut se noyer ?
    Un lieu où il "s'éclate" en planche à voile ?
    Un lieu inquiétant où il peut être effleuré par des choses qui bougent, des algues qui s'accrochent à sa cheville, et où des murènes peuvent le mordre ? ...
    Enfin, pour Jung, s'il est nécessaire de saisir le sens caché du rêve, il ne faut pas négliger de s'attacher au sens visible. Ainsi, pour cette femme qui a rêvé d'une carotte : bien sûr l'image de la carotte peut être un code pour dire sexe, mais c'est aussi une carotte, et cela parle de racine, de réserves de nourriture pour la plante, de réserves énergétiques pour celui qui saura s’en nourrir, et de décision de nourrir sa propre vie si la personne la porte elle-même à sa bouche...
    Enfin, si l'inconscient est capable d'assembler, malgré la censure de la conscience, toutes les informations occultées, nous pouvons émettre l'hypothèse qu'il peut "savoir" avant que nous ayons conscience de ce savoir, et nous prévenir par le biais du rêve...
    Jung a donc développé cette qualité informative du rêve, que l'on retrouve dans l'étude des rêves du passé comme le rêve de pharaon et des sept fléaux, ou dans l'étude des rêves du présent, comme les rêves de Niels Bohr, Kekulé et bien d'autres (voir "4 - Le domaine de l'intuition et de l'évolution").
    Ainsi le rêve pourrait être à la fois témoin du passé et annonciateur de l'avenir.
    Déjà, dans la tradition hébraïque, le philosophe juif Maimonide considérait que le rêve annonçait le futur et avait pour mission de réveiller l'homme en lui faisant pressentir une vérité qu'il portait en lui à son insu.
    Alors que par le passé l'homme était expliqué par une création divine extérieure et toute puissante, que dans un deuxième temps s'était ébauchée il y a deux mille ans une première tentative de réintégration de Dieu en soi _l'homme s'étant découvert une possibilité nouvelle : il serait fils de Dieu, ou Dieu se serait fait homme_ une autre tentative originale voit le jour, tentant d'expliquer l'homme à partir de l'intérieur.

 
    L'ère chrétienne débute : l'esprit se réintègre au monde et à l'homme.

    Ainsi, de nos jours, l'aboutissement ultime de la création ou de l'évolution est toujours l'homme, mais après avoir été la création de Dieu puis être devenu l'aboutissement de la transformation de Dieu lui-même, il est désormais fait de deux parties :
    - une partie dont il est conscient,
    - et une autre partie dont il demeure inconscient.
    Et si nous schématisons cet inconscient, il peut être aussi bien une mémoire dépotoir, qu'une mémoire créatrice.



    Pour parvenir à la réunification, il devient alors nécessaire de comprendre cet "autre" à l'intérieur de nous-même, et d'être tolérant à cette partie si différente que nous avons préféré isoler à l'intérieur de nous-même. Le propre de l'inconscient n'est-il pas justement d'être fait de tout ce que nous rejetons?
3 - Le domaine de la science.
    Si l'analyse des rêves par Freud date de 1900, il faudra attendre les années 30 pour que l'apparition de l'électro-encéphalogramme permette de découvrir les caractéristiques de l’activité cérébrale durant le sommeil et de la différencier en 1953 de l'activité cérébrale durant les rêves (travaux d'Eugène Azerinski et Nathaniel Kleitman de l'université de Chicago).
    Cette étude va permettre alors de définir et préciser les caractéristiques neurophysiologiques des rêves, sans toutefois parvenir à leur décodage...
    Certains fonctionnements s'éclaircissent, et d'autres hypothèses sur l'utilité du rêve peuvent être avancées, mais le code en demeure toujours obscur.

    Tout d'abord le sommeil qui était considéré comme une phase homogène au cours d'un cycle de 24 heures se révèle être constitué par une alternance de phases différentes dont les deux principales sont le sommeil lent et le sommeil paradoxal , les tracés électro-encéphalographiques de chacune de ces deux phases étant totalement différents.
    Ainsi les physiologistes peuvent constater certaines particularités de l'état de rêve : la phase d'activité cérébrale liée aux rêves s'accompagne d'une atonie musculaire totale, mais au même instant les yeux sont agités de mouvements rapides de gauche à droite : les dormeurs réveillés dans cette phase peuvent relater le rêve qu'ils étaient en train de faire... Cette phase est appelée R.E.M. ("rapid eyes movements" ou phase de mouvements rapides des yeux) et la constance de ces phénomènes permet de constater que les bébés et les animaux présentent également ce type d'activité cérébrale liée à des mouvements oculaires, même s'ils ne peuvent raconter leur rêve.

    Chaque nuit se compose d'une série de cycles d'environ une heure trente au cours desquels nous rêvons vingt minutes, soit un total d'environ une heure trente de rêves par nuit.
    Les études électro-encéphalographiques ont permis ainsi de sonder le fonctionnement intime du cerveau, et de déterminer que pendant le rêve et l'état d'éveil ce sont les mêmes zones cérébrales qui sont activées : par exemple si l'on joue au tennis, c'est l'aire sensori-motrice du membre correspondant qui s'active, ce qui est confirmé par les expériences poursuivies par le professeur Michel Jouvet sur le chat : lorsque la zone qui inhibe les mouvements corporels est désactivée, le chat qui rêve se lève, explore son environnement, puis se comporte exactement comme il le ferait s'il était éveillé, par exemple dans une activité de chasse.
    Ce qui expliquerait que l'univers du rêve nous paraît bien souvent aussi réel que l'univers de la vie quotidienne. On a pu citer à ce propos l'exemple du sujet qui rêve qu'il est guillotiné, et se réveille en sursaut : le cadre suspendu à la tête de son lit est tombé sur son cou.
    Cependant, dans le même temps, les études ont permis de constater qu'il n'y a pas un seul cas où une stimulation extérieure devienne le sujet central de l'action qui se déroule dans le rêve : le plus souvent ce stimulus n'apparaît même pas car le corps est déconnecté du monde extérieur.
    Alors, comment expliquer le rêve de la guillotine ?... Ce rêve trop ancien ne permet pas de trouver une réponse, car les conclusions qui en ont été tirées l'ont été uniquement à partir du rêve, et sans tenir compte du moment où il est apparu... En sommeil lent ou en sommeil paradoxal ? En effet des rêves peuvent survenir également pendant le sommeil lent, ces rêves sont alors dits "hypnagogiques" et pendant le sommeil lent il n'y a pas d'inhibition des récepteurs sensoriels.

    Les neurobiologistes ont également établi que le rêve prend sa source dans les couches anciennes du tronc cérébral, au niveau des neurones pontiques (fig 61), et qu'il se réalise dans l'hémisphère droit du cerveau, siège de l'imaginaire et des affects.
    Pendant le sommeil, les connexions qui l'unissent à l'hémisphère gauche, le cerveau "logique", sont inhibées ; et le contact avec le cerveau archaïque (cerveau reptilien) en est facilité (fig 9).
    Une question s'impose alors : pourquoi les serpents, les poissons, et autres animaux à sang froid ne rêvent-ils pas ? Et pourquoi le sommeil paradoxal apparaît-t-il dans le monde animal chez les oiseaux et les mammifères ?



    Il semblerait que ce soit parce que le centre du sommeil paradoxal se trouve dans une structure cérébrale qui existe à l'état embryonnaire chez les reptiles et ne se développe que chez les espèces les plus évoluées.
    Pour rêver, il faut donc avoir acquis ce que l'on appelle le néo-cortex (nouveau cortex) et le sang chaud ! L'opossum, marsupial d'Amérique du Nord qui rêve et existe depuis 180 millions d'années permet d'estimer la mise en place du sommeil paradoxal à cette époque. Mais comment savoir si ses ancêtres rêvaient ?

    Enfin il semblerait bien que le rêve dépende de l'évolution et donc de la génétique : des études, menées sur des vrais jumeaux séparés dès leur naissance, montrent des similitudes dans leurs rêves, et les conditions de vie différentes après la naissance ne peuvent ici être prises en compte pour justifier cette similitude.
    Mais si l'étude du mécanisme biologique des rêves progresse, la raison d'être de ces derniers demeure soumise à des hypothèses.
    Les spécialistes du cerveau expliquent que le rêve sert à traiter les informations accumulées pendant la journée, à les emmagasiner dans notre mémoire et à les trier.
    Pour le professeur Jouvet, le rêve servirait à nous réimprégner en permanence de notre hérédité psychologique et instinctive : sans cette réorganisation permanente au sein du rêve, notre personnalité réelle pourrait être totalement effacée par les influences subies au sein de la société. En clair, nous possédons une personnalité génétique : le jour les influences sociales modifient cette personnalité, et la nuit nous réorganiserions les événements du jour en reprogrammant ces événements pour qu'ils demeurent cohérents avec notre personnalité profonde, sans occulter cette dernière. Ainsi, durant le sommeil paradoxal, avant même d'exprimer des mimiques qui ne se réaliseront que quelques semaines plus tard, le nouveau-né sourit, fait des mimiques de joie et de peur, comme s'il effectuait l'apprentissage de données acquises génétiquement.

    Toutefois, si les hypothèses sont nombreuses, une certitude a semblé acquise quant à l'utilité du sommeil paradoxal dans la mémorisation : il est prouvé que ce dernier accélère la fixation des souvenirs et que, en laboratoire, les souris qui apprennent plus vite sont celles qui ont une phase de rêve plus longue. Inversement, les animaux qui n'ont pas de sommeil paradoxal possèdent essentiellement des réactions instinctives et apprennent très difficilement. On ne peut ni les dresser, ni les conditionner.
    Ce qui tendrait à dire qu'il faut atteindre un certain stade d'évolution pour que le système nerveux remette en cause les données de l'évolution purement génétique : il saura alors confronter les différentes données d'un problème, choisir entre les comportements anciens ou génétiques et les comportements nouveaux ou liés à l'apprentissage, afin de réagir à la situation nouvelle.
    Cette donnée d'apprentissage trouve sa confirmation dans les rêves qui ont permis à la connaissance humaine de progresser ou qui ont donné une autre orientation à la vie du rêveur.

    Mais, dans l'ensemble, les découvertes de la science soulèvent plus de questions qu'elles n'apportent de réponses.
    En effet, si le rêve coïncide au cours de la nuit avec l'abaissement de la température corporelle, comment expliquer alors que les animaux à sang froid ne rêvent pas ?
    Le rêve est apparu au cours de l'évolution chez les vertébrés supérieurs homéothermes (oiseaux et mammifères) mais alors pourquoi n'a-t-on jamais pu, chez le dauphin, mammifère dont le cerveau est proche de celui de l'homme, mettre en évidence de sommeil paradoxal ?
    Et pourquoi les animaux à sang froid ne rêvent-ils pas ? Et si le rêve n'est pas nécessaire pour eux, pourquoi le serait-il pour les vertébrés homéothermes ?
    Comment se fait-il que l'évolution ait conservé cet état nocturne, si dangereux dans le monde naturel, qui isole de ses perceptions externes et de ses réactions motrices l'animal qui rêve ? Le voilà livré, dans cet état, à ses prédateurs éventuels, protégé toutefois par une correction de la nature : les animaux chassés ont peu de sommeil paradoxal, 15 à 20 minutes par 24 heures, contre 3 heures de sommeil paradoxal et plus par 24 heures chez leurs prédateurs.
    Le fait que seuls les homéothermes qui rêvent aient été sélectionnés est un mystère! Le sommeil paradoxal serait-il dû au fait que chez les animaux à sang-froid les neurones cérébraux se divisent toute la vie alors que chez les animaux à sang chaud, très rapidement, ils cessent de se diviser ? Les souris que l'on soumet au test du labyrinthe mémorisent mieux le parcours si l'on permet la réalisation de la phase de sommeil paradoxal qui suit l'apprentissage, la durée de ce sommeil paradoxal étant toujours augmentée (de 30 à 60 pour cent) après une période d'apprentissage.
    D'autre part, la privation passagère de sommeil paradoxal chez la souris entraîne une augmentation de la durée de celui-ci après cette privation, ce qui confirmerait son importance.
    Mais comment expliquer que les humains qui ne rêvent pas, à la suite d'un accident ou sous l'effet de certains traitements médicamenteux, ne présentent aucun trouble de la mémoire ?
    Comment se fait-il que les dépressifs aillent mieux si l'on supprime le sommeil paradoxal durant une ou deux nuits ?

    Dans l'état actuel des connaissances reposant sur l'expérimentation, les neurophysiologistes n'ont toujours pas trouvé de réponse à cette question : quelles sont les causes et les fonctions du rêve.
    Alors, sur quelles bases étudier un phénomène dont on ne sait ni ce qui le crée, ni à quoi il sert ?
    De nos jours, l'homme considère le rêve, non plus comme un message extérieur en provenance des dieux, mais en comme un message intérieur provenant de son psychisme ; c'est désormais le support neurophysiologique, aux motivations pour l'instant incompréhensibles, qui est exploré.
4 - Le domaine de l'intuition et de l'évolution.
    Dans le rêve, tout est magique parce que tout est possible..
    Dans chacun de nos rêves, quelque chose se crée qui transcende toute limite et semble défier toute logique.
    Nos rêves nous étonnent chaque nuit au même titre que la vie qui nous entoure nous étonne et nous étonnera toujours au fur et à mesure que les hommes avancent dans la découverte de l'univers, qu'il soit infiniment grand ou infiniment petit.

    1 - par rapport au monde qui nous entoure et qui nous est quotidien, qui peut dire comment "quelque chose" en nous se révèle capable de comprendre le monde et de l'appréhender, au point de nous donner des intuitions soudaines répondant aux interrogations qui nous hantent face à ces mystères?...
    Lorsque le marquis de Puységur découvrit l'hypnose, il découvrit simplement un moyen d'assoupir la conscience et d'éveiller chez son palefrenier ce que Freud appela plus tard "l'inconscient" ; celui-ci put alors décrive sa maladie et fournir les moyens de la soigner alors qu'il n'en avait aucune connaissance consciente.
    Nous avons vu que, depuis l'antiquité, foisonnent les exemples de ces intuitions, survenues en rêve, qui ont contribué à notre compréhension du monde.
    - dans le monde de la science, le rêve ou plutôt cette "autre forme de pensée" en nous, a aidé les chercheurs :
    C’est en songe que Niels Bohr découvrit la structure de l’atome lui permettant enfin de se faire une idée de cet objet auparavant "insécable" et considéré comme la plus petite partie de la matière, ouvrant sur la physique atomique moderne alors que les physiciens de son époque avançaient à tâtons dans un monde nouveau dont ils ne parvenaient pas encore à se faire une image.
    C'est également en songe que le chimiste allemand Kekulé découvrit la structure moléculaire du benzène : avant lui la science n'avait jamais envisagé qu'une molécule puisse avoir une structure circulaire.
    - les maîtresses de maison et les industriels peuvent également avoir une pensée émue pour un autre rêveur méconnu et qui a pourtant transformé leur vie, l'américain Elias Howe qui trouva en dormant l'idée de l'aiguille de la machine à coudre.
    - dans le monde des lettres et de l'art, ce centre de la créativité a, là encore, révélé ses capacités :
    Descartes a rêvé le plan de son "Discours de la méthode".
    Wagner a entendu dans son sommeil le prélude de " l'Or du Rhin", Mozart le thème de la "Flûte Enchantée".
    Comme si la pensée du quotidien était le lieu où les questions se posent, et l'inconscient le lieu où s'élaborent les réponses.
    Lorsque l'individu s'assoupit, la rationalité semble céder le pas à une forme de pensée plus libre, plus vaste, capable d'élaborer des synthèses auxquelles la pensée du quotidien n'a pas accès. De tels rêves viennent soutenir l'effort d'intelligence que réclame la vie quotidienne..
    L'intuition des "voyants" est encore du domaine de l'inconscient ! Mais si cette intuition peut se révéler juste lorsqu'il s'agit de deviner l'autre, elle démontre aussi ses limites, pouvant faire totalement défaut dès qu'il s'agit de se connaître soi-même... Peut-être justement parce que le propre de notre inconscient, est de nous échapper.
    C'est cette partie en nous qui "rêve" qui possède le don de créativité...
    À l'intérieur de nos nuits, elle crée n'importe quel objet, n'importe quelle couleur, n'importe quelle situation, elle fait naître n'importe quel sentiment.
    Elle est la partie qui crée l'œuvre du peintre, la "création pure" que la raison de ce dernier reproduira ensuite avec ses mains sur la toile ou sur n'importe quel support... Ce sont les artistes les moins structurés par le regard social qui peuvent le plus donner libre cours à leur imaginaire... Dali, Picasso, et bien d’autres, ont su exprimer librement les créations de leur inconscient pour devenir les précurseurs d'une autre forme d'art.
    Le cortex supérieur de l'être humain utilise ses intuitions pour en faire des objets de son quotidien : un outil, une maison, une machine, mais c'est l'inconscient qui permet de créer l'œuvre unique et parfois inutile comme la tour Eiffel, ou l’œuvre première, objet de tous les sarcasmes, avant que la raison ne découvre son utilité et qu'elle ne devienne l'œuvre de tous dans les années qui suivent...
    L'inconscient de Freud ? Une intuition de génie qui a transformé notre siècle...
    La radioactivité de Pierre et Marie Curie ? Notre rationalité a su en extraire l'énergie, mais au bout de combien d'intuitions dont elle n'a jamais été maîtresse ? ...
    Toutefois le sujet qui nous intéresse aujourd'hui n'est pas cette forme intuitive qui nous ouvre le monde extérieur, mais cette force en nous qui nous ouvre les espaces inconnus de notre monde intérieur.

     2- à l'intérieur de nous-mêmes : notre raison sait fort bien transformer les intuitions survenues en rêve en réalisations concrètes. Ce comportement, utile pour la survie individuelle et la continuité de l'espèce, laisse supposer que ce mécanisme a été sélectionné par la nature… Mais à défaut de savoir "comment ça marche" en soi, n'est-il pas plus intéressant de voir à quoi cela pourrait servir en soi ?
    Si nous regardons l'évolution des espèces depuis l'origine, on pourrait poser a priori que cette même évolution n'offre pas de limites. Tout, de la vie ou de la mort, de l'animé ou de l'inanimé, peut être sélectionné avec trois composantes essentielles : le vide, l'énergie et la matière.
    Or c'est cela même que nous allons retrouver à l'intérieur du rêve :
    L'impossible devenu possible, toutes les facettes de notre créativité soudain réalisables, face à l'œil de la raison subjuguée...
    - impossible d'être en colère pour l'homme timide ou bien éduqué ?
    - impossible de pleurer pour le fort ?
    - impossible d'agir pour le faible ?
    - impossible de construire une maison pour l'intellectuel ?
    - impossible de tomber dans le vide et d'en survivre pour celui soumis au vertige ?
    - impossible de respirer sous l'eau ? d'évoluer dans l'espace ? de peindre des œuvres d'art, d'utiliser des vaisseaux spatiaux, et de remonter le temps pour bavarder avec un dinosaure ?
    - impossible de tuer ?
    - impossible d'aimer ?
    Seule la pensée de la raison en nous décide de l'impossible... La pensée propre au rêve, elle, ne discute jamais : elle se contente de décrire l'univers du possible auquel le rêveur accède.
    C'est cela même qui va définir pour nous l’intérêt du rêve.

    Notre raison, semble-t-il, n'envisage la vie que d'une manière dépendante des règles apprises ou imposées au sein de la structure familiale et sociale ; d'autre part, chacun a sa propre conception qui peut l'amener à entrer en conflit avec l'autre ou même à le détruire. Mais là où les différentes raisons humaines sont toujours en désaccord, l'inconscient, lui, n'a pas d'avis. Il se contente de savoir ce qu'est la vie, à la perfection, de la décrire, et d'en décrire l'absence de limites. Absence de limites dont la raison refusera de s'accommoder ou s'accommodera en éliminant d'emblée ce qui ne l'intéresse pas...
    - un rêve est normal ? Il sera accepté...
    - mais s'il est anormal ? Il sera oublié...
    - et si c'est un cauchemar ? Il sera écarté car trop pénible même si son souvenir s'impose par sa force...
    Pour la conscience rationnelle humaine, tout ce qui n'appartient pas à la logique des lois édictées est exclu, isolé dans un inconscient "grenier".
    Et pourtant, plus que la poubelle de l'inutile, notre inconscient semble renfermer le trésor des chevaliers des contes de notre enfance, ce Graal pour lequel aucun sacrifice, aucune épreuve n'était inutile. Ces trésors, cette connaissance, révélés par des images, des musiques, et des conseils illogiques qu'il exprime inconsciemment dans le rêve ou dans la vie de tous les jours, il ne tient qu'à nous de les réaliser consciemment, par une décision mûrement réfléchie : "j'ai rêvé ceci ? A moi de le réaliser !".
    Ainsi les rêves, support de nos peurs et de notre créativité, pourraient bien contribuer à notre transformation.

    Parallèlement au développement des neurosciences, d'autres chercheurs américains, explorant le monde des civilisations, découvraient dans les années 50 une tribu de Bornéo, les Sénoï, dont la culture présente une facette essentielle et étonnante à nos yeux : l'analyse des rêves.
    Cette interprétation des rêves est pratiquée chez eux depuis la petite enfance et partagée par tous les membres de la tribu. Chaque jour ces derniers se réunissent afin de raconter et analyser leurs propres rêves, mais cette analyse ne demeure jamais pour eux un sujet d'élaboration purement abstraite, elle est totalement intégrée dans leur vie quotidienne.
    Pour les Sénoï, dès qu'un conflit apparaît dans un rêve, cette force qui pourrait être maléfique doit être transformée en force bénéfique... Ainsi, la peur engendrée par une incursion dans un domaine inconnu et peuplé d'êtres étranges devra se transformer en curiosité et en désir de découvrir ce nouveau monde...
    Lorsqu'un enfant rêve qu'il tombe, l'adulte ne verra pas "a priori" comme nous le faisons nous-même le côté inquiétant de l'événement, il en révélera au contraire le côté merveilleux : "Où es-tu tombé ? ..." " Qu'as-tu découvert ? ..." Et il conseille à l'enfant de prendre plaisir à tomber au lieu de s'en effrayer, de se laisser tomber plutôt que de se réveiller, puisque à l'évidence il est toujours en vie : ce n'était qu'un rêve! Car pour eux, tomber est la façon la plus simple d'entrer en contact avec les puissances du monde des esprits ; pénétrer dans le monde des esprits est le meilleur moyen d'apprendre et, en retournant à la réalité, d'exploiter l'expérience acquise …
    Ainsi la tradition orale va plus loin que la simple éducation en permettant aux enfants de cette tribu d'intégrer les expériences intérieures dont ils pourront se nourrir et enrichir ultérieurement leur culture. Cette approche ne leur permet pas seulement d'affronter leurs sentiments intérieurs comme la peur, mais également de transformer leurs sentiments en cas de conflit relationnel au sein du groupe : lorsqu'un rêveur se voit attaquer un ami, il en parle avec lui au réveil et lui offre un présent pour rétablir la bonne entente...
    Ainsi, le rêve permet à cette tribu d'assurer tous les équilibres psychiques, individuels ou sociaux ; la particularité étonnante de cette société, c'est qu'en 300 ans, elle n'a connu ni guerre, ni crime, ni conflit relationnel ! ...

    De tout temps donc, les rêves ont été le support du possible, mais l'homme étant trop soumis à des contraintes sociales incontournables, les dieux seuls pouvaient posséder ce pouvoir absolu qu'est la liberté d'agir.
    Mais pour nous aujourd'hui, les rêves, appartenant au domaine de l'inconscient, nous sont devenus trop étrangers pour que nous puissions les comprendre et en tirer consciemment parti ; toutefois ils représentent un potentiel de liberté . Peut-être ne tient-il qu'à nous de le laisser s'exprimer ?
    Pour les hommes actuels qui ont quitté le domaine des dieux, qui n'adhèrent pas au monde de l'inconscient décrit par Freud, et ne trouvent pas encore dans la science les réponses espérées, le rêve demeure le domaine de l'intuition, domaine bien méconnu.
    Le rêve serait-il seulement du domaine de l'intuition ? Ne serait-il pas plutôt du domaine de l'apprentissage et de la maturation des informations au sein d'un système plus vaste et plus efficace que celui de la seule raison humaine ? Maturation aboutissant à des réponses que notre conscience n'aurait jamais soupçonnées...

    3 - La rencontre de l'univers intérieur et du monde extérieur :
    Comme nous l'avons vu, la science a déterminé deux types de rêves au sein de la nuit :
    - les rêves hypnagogiques, très proches de la pensée du quotidien, et décrivant des situations "normales".
    - et les rêves fortement oniriques.
    De même dans la peinture, nous avons des tableaux très "descriptifs" de la réalité quotidienne, comme ceux de Rembrandt, et des tableaux fortement "oniriques" comme ceux de Dali.

    Le rêve pourrait être considéré de différentes façons.
    Pour le croyant, encore aujourd'hui, il peut être reçu comme un message divin. Le scientifique peut l'accepter comme la description de phénomènes auparavant indéchiffrables qui peuvent alors faire avancer la connaissance. Représentation picturale, message visuel, ne constituerait-il pas, en définitive, un langage adressé au rêveur (rêve mineur) et même à la collectivité, en fonction de l'importance qu'il revêt pour cette dernière (rêve majeur).
    Ainsi, plus que le support de la créativité ( puisqu'une œuvre d'art est une création), le rêve ne serait-il pas plutôt le support d'un langage (puisque cette création sert à communiquer) ?



Chapitre 2 - Les lignes directrices de l'évolution : (suite)