Le Bouddhisme tibétain.



5 - Un cas à part - le bouddhisme tibétain : [*]


    Les différents états du Bardo sont au nombre de six.

    Le premier Bardo est celui de l'état de veille. C'est l'expérience de la réalité éveillée que nous connaissons (une réalité variable pour chacun, en fonction de la conscience que nous avons du monde qui nous entoure ).
    Le deuxième seulement nous intéressera ici, celui du rêve : c'est l'expérience du rêve dans le sommeil.
D'une manière générale, on inclut dans le bardo du rêve toute la période de sommeil entre l'endormissement et le réveil.

Le Potala à Lhassa - Tibet.
A - Quel est le sens du rêve pour un bouddhiste tibétain?
    - Le rêve lié aux tendances :
Les tendances ou inclinations à l'état de veille sont à l'origine du rêve. Elles sont tellement ancrées dans notre personnalité, qu'on n'en a même plus conscience. Il s'ensuit que le rêve peut paraître tout à fait réel.

    - Le rêve proche de la mort :
L'endormissement qui conditionne l'apparition du rêve est aussi un état similaire à celui de la mort.

    - Le rêve et la réalisation des désirs :
Le bouddhisme voit le rêve comme un lieu où le rêveur peut intervenir pour modifier le contenu de son rêve.

    Alors que le rêve normal se termine en cauchemar,


le rêve conscient se déroule comme le décide le rêveur :

Rien jusqu'ici que nous ne connaissions!
    Toutefois, nous avons vu que pour les hommes les plus primitifs, le rêve était certainement vécu naturellement comme un "entraînement" nocturne, comme peuvent le vivre les animaux. Nous avons également vu qu'ultérieurement il a été sollicité et vécu intentionnellement pour recevoir par son entremise le message des dieux (chez les Egyptiens).
Le bouddhisme, lui, l'envisage d'une autre manière : le rêve doit être contrôlé!

B – Comment l'utiliser?
              a – tout d'abord reconnaître que l'on est en train de rêver :
    Lorsque nous sommes normalement pris dans le rêve, nous n'avons pas conscience du fait que nous rêvons. Nous tombons alors, sans le savoir, sous l'emprise de nos tendances habituelles. Pour les reconnaître, il faudra en tout premier lieu reconnaître que l'on est en train de rêver..

              b – ensuite, le rêve devra être contrôlé.
Moyennant quoi, il sera possible (en rêve, bien sûr) d'accéder à autre chose.

    - Ainsi le rêve peut nous permettre de réaliser nos désirs en changeant notre apparence, ou en nous transformant en toutes sortes de divinités.
On peut aussi l'utiliser pour se transporter dans d'autres lieux.

    Il nous permet alors d'aller voir notre guide ou Guru Rinpoché, et d'en recevoir les enseignements.

    Il nous permet de "voir" consciemment ce que font les autres en nous faisant accéder à des capacités qui relèvent généralement de l'intuition.

    – Le rêve nous donne aussi la capacité d'affronter nos peurs :
"Si quelque chose ou quelqu'un s'apprête à nous tuer, et que nous parvenons à faire face à la peur, la personne menaçante ne pourra plus rien puisque c'est un rêve. La personne qui n'aura pas fui expérimentera alors ce que l'on appelle dans le bouddhisme la « Félicité-Vacuité". (Chépa Dorjé Rinpoché)

    C'est-à-dire qu'il est possible, malgré la conscience que l'on a d'être dans un monde d'illusions, que la peur apparaisse... L'étape à franchir sera de ne pas craindre d'affronter ce qui nous fait peur.
    En apprenant à affronter les peurs dans un domaine reconnu fictif, donc sans risques, nous apprenons à affronter des situations dangereuses dans la réalité. Nous retrouvons ici la fonction « simulatrice » du rêve [voir :[www.sommeil-paradoxal.com/hypotheses.html#rêve et jeu].
    Les intuitions du bouddhisme tibétain rejoignent les données de la science actuelle. En effet, nous avons vu qu'ilexiste dans notre cerveau des "neurones miroirs 1", neurones activés de manière identique, que l'on pense à une action, ou qu'on la réalise.
    Ainsi, si nous parvenons à maîtriser consciemment notre peur dans un cauchemar, nous serons en train de vaincre notre peur. Et ce que notre cerveau est capable de faire en rêve, il en sera capable dans la réalité.
    Tout comme dans l'analyse psychologique, les processus mentaux l'emportent sur l'action. Pour le patient en thérapie, le rêve sert à la prise de conscience, et c'est ultérieurement qu'il va passer à l'action dans la réalité. Pour le bouddhiste tibétain, avoir compris qu'il rêve lui permettra d'agir concrètement dans le rêve. Là aussi l'action réelle sera reportée.

    Nous avons vu jusqu'ici que le rêve nous entraînait dans des situations qui nous échappaient. Désormais, le rêve va appartenir au domaine contrôlé par la raison.
C'est ce contrôle qui va permettre, en intervenant dans le domaine même de l'inconscient, de modifier les interrelations entre nos deux formes de pensée (instinctive et rationnelle); la souffrance s'apaisera, et on pourra ainsi accéder ainsi à l'expérience de « paix intérieure ».
Nous retrouvons ici la fonction initiatique du rêve, mais de façon plus consciente. De plus, la pratique dans le rêve doit être complétée par la pratique dans cette vie même.
Le changement de notre personnalité passe par la mise en pratique.

    Comme le dit très justement Chépa Dorjé Rinpoché, "actuellement, nous ne sommes pas de véritables êtres humains, nous sommes comme une moitié d'humain, nous ne sommes pas réellement complets".
Ainsi sommes-nous, moitié conscients, moitié inconscients, et le rêve est le moyen de partir consciemment à la découverte de notre autre moitié, y déciuvrir et dépasser ses tendances, y affronter des situations, pour les exploiter dans le bardo suivant du "devenir".

              c –Commentaires concernant :
    - les tendances :
    Les bouddhistes pensent qu'il n'y a pas de différence entre le vécu du rêve et le vécu de la réalité. Mais, à partir du moment où nous aurons pris conscience que nous sommes en train de rêver, serons-nous vraiment capables de nous corriger ?
    Comme nous contrôlons notre comportement dans la vie quotidienne en fonction de nos inclinations et en nous conformant à des normes sociales, ne risquons-nous pas de contrôler notre comportement à l'identique à l'intérieur du rêve?
Tout comme dans la réalité, nos capacités inconscientes pourraient bien se retrouver enchaînées.
Où se trouve le droit de notre inconscient à s'exprimer librement?

    - la modification du rêve :
    En modifiant le contenu du rêve, nous allons satisfaire un désir de bien-être, ou celui d'être une divinité, mais nous allons supprimer des images fournies par notre inconscient. Un conflit intérieur va alors être transformé en image idyllique, nous ôtant toute possibilité d'approfondir et résoudre le conflit.
Reprenons l'exemple du conflit.
    Nous n'avons pas conscience de conflits intérieurs. Notre inconscient va nous les révéler en rêve.

    Nous pourrions alors reconnaître le conflit, mais nous pouvons aussi le nier en changeant les conditions du rêve pour que nous continuions à dire que tout va bien.

    Si notre inconscient nous permet de nous voir sous une forme à laquelle nous ne nous attendions pas, pourquoi irions-nous la changer?

    Le fait de nous transformer en toutes sortes de divinités fait également appel à un acte volontaire. Or notre inconscient, au départ, s'est bien gardé de nous dire « tu es une divinité ». D'ailleurs, si nous avons besoin de nous changer en divinité, c'est bien que nous avions été décrit différemment dans le rêve.
    Si notre inconscient nous dit : "Voilà! Tu es comme ça!... Essaie de comprendre pourquoi!", pourquoi chercherions nous à prendre une autre apparence au risque de pervertir son message?

    - l'enseignement :
    Si nous disposons d'un guide intérieur, est-il vraiment nécessaire de donner un visage à ce guide?

    Et si nous pensons recevoir les enseignements de Guru Rinpoché, parceque c'est lui que nous sommes allés voir, comment avoir la preuve que c'est bien le vrai Rinpoché que nous avons rencontré?... Nous verrons ultérieurement que notre inconscient nous fournit toutes les images que nous désirons, et tous les enseignements dont nous avons besoin... et pour cela il est capable de nous produire exactement l'image (cf Morphée) qui nous donnera envie de changer... ou nous forcera à changer.
Dans ces conditions, que pouvons-nous attendre des transformations qu'impose notre rationalité à notre inconscient ?

    - le changement de lieu :
    Enfin, le rêve étant un monde d'illusions, est-on vraiment certain d'avoir changé de lieu, ou d'avoir rencontré la bonne personne?
Tous les contrôles effectués après des rêves de ce type, lorsque des lieux étaient décrits avec précision, ont montré que le rêve ne coïncidait absolument pas avec la réalité.

    - l'intuition :
    Il y a une façon très habituelle de rencontrer un être humain :
"Bonjour ! Comment ça va ?"
Et deux façons d'entendre la réponse qui dit :
"ça va !"
    - en acceptant ce que l'on a entendu, et en le traduisant par : "ça va bien!"
    - ou en observant et en ressentant... que ça ne va pas !

    La raison, en ne s'intéressant qu'aux paroles, peut fermer les yeux sur la réalité...

Yeux fermés.


Prise de conscience au sein du rêve.
    L'inconscient, qui a saisi autre chose, nous permet, en rêve, d'aller au-delà des mots...

...et l'interprétation que nous ferons du rêve fera apparaître une autre réalité...

Perte de conscience. Prémonition..

    La plupart du temps, nous nous contentons de ce que notre raison croit (ou veut) entendre : - "ça va bien!". Mais, bien que nous n'ayons pas été capable de saisir que notre vis-à-vis n'allait pas bien, nous l'avons "perçu" inconsciemment... La nuit, notre inconscient va alors nous projeter dans un monde où nous verrons cet autre tel que nous l'avons ressenti... Tel qu'il est!... (neurones miroirs 2)

    - l'affrontement de la peur :
    Il nous est dit que le rêve est une illusion. L'histoire du rêve est donc l'équivalent des images qui défilent sur un écran de cinéma !
    Imaginons une personne qui hurle de peur face à un écran où est projeté un film d'épouvante... Après bien des efforts, elle prendra conscience qu'elle est au cinéma, devant des images, avec d'autres dont certains rient aux larmes devant le grotesque de la situation... Elle parviendra alors à cette « félicité-vacuité » mais... aura-t-elle appris à affronter la situation réelle?...

Fiction :

Réalité :

    La même question revient avec insistance : si notre inconscient nous met dans une situation où l'on est en passe d'être tué, faut-il l'en empêcher? ou comprendre pourquoi?...Faut-il fuir? ou aller jusqu'au bout de ce rêve? (dans nos cauchemars, lorsque nous nous réveillons, cela revient au même : nous avons empêché le rêve d'aller au bout de ce qu'il avait à nous dire.)

    Si, dans le rêve, nous parvenons à la certitude qu'il n'y a plus de danger, cela ne signifie-t-il pas plutôt que la raison a définitivement contrôlé l'inconscient? Ce faisant, elle a effacé totalement la double fonction de l'inconscient : guider et corriger.

Il y a deux façons habituelles d'obtenir la paix avec un territoire voisin :


Muraille de chine.
- élever une muraille infranchissable,


    - ou occuper ce territoire...

    Dans la journée, notre raison a pu occulter notre inconscient en élevant la barrière infranchissable des interdits; de même, dans le rêve, quand notre inconscient commence à s'exprimer, elle lui impose ses propres lois (rappelons-nous le combat de Rê et de Seth contre Apophis).
Ce contrôle établi, il pourra encore y avoir des émergences de l'inconscient, mais sans conflit majeur.

    - le contrôle :
    Si la raison contrôle le rêve, elle ne va pas laisser libre cours à l'intelligence propre à l'inconscient. Elle peut aller à l'encontre du caractère "enseignant spontané" qui appartient à la pensée du rêve.
En raison de cette manipulation possible, le rêve pourrait bien être perverti...
    Des deux pensées coexistant à l'intérieur de nous-mêmes, une seule risque fort de l'emporter : notre raison qui avait déjà raison... et aura désormais définitivement raison !

    En ce qui nous concerne, si la raison ne laisse pas libre cours à l'expression du rêve, le déroulement du rêve sera faussé, et l'analyse qui pourrait en découler n'aura plus de valeur. Comment un archéologue pourrait-il comprendre la vie de nos ancêtres s'il ne dispose que d'ossements ou d'objets extraits de leur contexte primitif?
    Toutefois, nous pouvons admettre que si l'on est capable de dépasser ses peurs et ses limites dans le rêve, il est probable que nous en serons capable dans la réalité, d'autant plus que le travail de transformation passe par la pratique quotidienne.
En ce sens, la démarche rationnelle du bouddhisme tibétain est juste : la volonté peut transformer la situation, et apporter le calme.

    Le bouddhisme reconnaît la fonction initiatique du rêve, mais l'apprentissage est fait par le développement de la fonction rationnelle qui veut toujours tout contrôler... On obtiendra donc des "pouvoirs" dans le rêve, mais on n'obtiendra pas l'enseignement direct en provenance de notre inconscient. On va se contenter d'utiliser les connaissances précédemment acquises dans notre vie quotidienne pour contrôler ce qui pourrait surgir spontanément

    Ainsi, ce que nous appelons "prise de conscience", et qui n'est en fait qu'une analyse rationnelle de situation, n'a rien à voir avec ce qu'enseigne le rêve : à savoir la réaction juste et instinctive...

    Oui nous sommes bien là en face de deux réactions qui, quoique complémentaires, sont diamétralement opposées, et dont nous avons pu observer des exemples concrets durant la guerre du Viet-nam. Là où un animal aurait fui, un bonze était capable de s'immoler par le feu!
La "Félicité-Vacuité" qui est l'état mental de lâcher prise qui amène l'apaisement, peut conduire à la mort...
La fuite est la réaction de survie qui apporte la paix pour la vie.


Le rêve peut révéler une autre réalité...:


Fuite ou riposte.

...que celle proposée par la "sagesse".

Acceptation.

    Ainsi le bouddhisme, en tant que système philosophique, renferme-t-il une dynamique, mais en tant que spiritualité, il renferme également son talon d'Achille en développant l'esprit au détriment de la spontanéité..
Encore une fois, l'esprit rationnel à écarté le serpent instinctif !

Conclusion :
    A ce stade de notre étude, le bouddhisme est la seule institution qui ait mis en avant l'aspect humain et l'évolution individuelle en négligeant les règles sociales et les explications toutes faites.
C'est grâce à la prise de conscience pendant lerêve que l'on va pouvoir exploiter les possibilités qu'offre ce dernier.

Nous allons ainsi :
    - accéder à des capacités qui nous sont inaccessibles dans la réalité, mais que nous allons retrouver grâce à la fonction simulatrice du rêve.
    - accéder au guide intérieur que constitue notre cerveau ancestral doté de la « sagesse » acquise tout au long de l'évolution.

Notre inconscient va nous dispenser son enseignement par le biais du rêve.
    - cet apprentissage sera totalement indépendant du temps et de l'espace.
    - si nous sommes incapables de "ressentir" nos amis dans la vie, le rêve nous les fera rencontrer différemment ! Grâce à lui, nous avons accès à cette partie de nous-mêmes, capable de reconnaître les choses, que nous appelons intuition faute d'en avoir conscience.

Nous retiendrons donc, grâce à nos amis bouddhistes, la possibilité de demeurer conscient à l'intérieur de nos rêves . De cela, il découle que :
    - le clivage entre raison et inconscient n'est pas aussi définitif que nous pourrions le craindre.
    - le prêtre ou le dieu ne sont pas des intermédiaires indispensables.


La volonté n'et plus au service de l'interdit.
Elle est au service de l'évolution individuelle...
...mais elle demeure rationnelle.


D - Le XXème siècle : (suite)