« Un homme sain ne torture pas ses semblables. En général, ce sont les victimes qui se transforment en bourreaux ! »
K. G. Jung.


Conscience sociale et sommeil paradoxal.
La conscience revisitée
.





5 – Comment comprendre la dissociation entre raison et sensibilité ?

A – Les pathologies du quotidien – conséquences du contrôle :

         a - L’influence par nos sens :
    Comment se traduisent, dans les faits, les différences entre pensées rationnelle et émotionnelle ?

    La classification établie par le Senne en 1945 dans son « Traité de Caractérologie » a permis de comprendre que nous pouvions réagir sur deux modes :

- lent et rationnel (on parle alors de caractère secondaire). La lenteur de la conscience rationnelle, mise en évidence dans la capacité de réaction des neurones (300 ms) apparaît dans les comportements quotidiens. Cette lenteur peut aller jusqu'à l'absence de réaction si les mécanismes d'inhibition sont devenus la règle. Le secondaire pourra ruminer sa vengeance des années après un affront, et celle-ci pourra s'avérer explosive.

- rapide et émotionnel (on parle de caractère primaire). Le primaire réagira vite mais ne conservera pas de rancune.
La facilité de sa réaction est permise par un contrôle moins absolu.

    Si l'on observe la différence d'activité cérébrale entre un sujet sain est un sujet en dépression, on constate que les sujets sains ont une activation plus importante de l'aire de Brodmann 11, une région corticale qui appartient au cortex orbitofrontal et qui joue un rôle déterminant dans la régulation des émotions.
    Que cette activité soit moins importante chez un sujet déprimé n'est pas étonnant : ces derniers ont en effet beaucoup de difficultés à contrôler leur anxiété et les émotions qui y sont rattachées. Toutefois, il est possible que, plus qu'une diminution de l'activité des zones de contrôle, les sujets déprimés subissent les effets d'un épuisement de ces mêmes zones sollicitées en permanence par le contrôle [cf : Le cortex cingulaire – la zone frontière].
    En effet, les sujets déprimés épuisés par un contrôle permanent ont beaucoup de mal à maîtriser leurs émotions qui peuvent s'exprimer par des crises de larmes.

    On peut considérer que les symptômes de dépression sont la conséquence du contrôle excessif exercé sans relâche durant des années. L'état d'épuisement qui en résulte impose l'abandon de tout contrôle (un état que l'on peut considérer comme opposé est celui de la maladie de Parkinson– voir ci-dessous).

    Le sujet qui s'interroge sans cesse sans pouvoir apporter de réponse à ses besoins s'épuise et finit par se décourager : il ne comprend pas le pourquoi de cet épuisement, puisqu'en général il ne fait plus rien.

    Essayons d'illustrer ce mécanisme...
    Le cortex frontal est le maître. Il contrôle l'expression des désirs comme le maître le ferait de son chien, un gros chien qui a des besoins et n'est pas décidé à y renoncer...Il y a tellement de choses intéressantes dans le monde : les bonnes odeurs dans une poubelle, sans oublier les phéromones de la petite chienne qu'il vient de croiser... Que croyez-vous qu'il adviendra au bout d'années de lutte et de « Ici ! Couché ! Pas bouger ! » ?


    On comprend mieux alors cette perte d'énergie chez des sujets qui se plaignent d'être épuisés alors qu'ils ne font rien.


    Dans les troubles maniaco-dépressifs ou bipolaires, on retrouve cette alternance de réactions exacerbées suivies de phases d'apathies. Les besoins réprimés entraînent de violentes réactions émotionnelles que le contrôle de soi ne suffit plus à réprimer. L'épuisement que suscite la reprise du contrôle va entraîner une apathie secondaire.

    Laquelle de ces deux pensées dont chacune exprime une nécessité, est la gagnante ou la perdante ?... aucune, car toutes deux épuisent leurs forces dans la réflexion au lieu de s'entendre pour une action commune et libératrice

    La pensée réfléchie, en inhibant les réactions vitales et les fonctions qui leurs sont attachées, soumet le corps à un stress permanent qui passe le plus souvent inaperçu tant il fait partie des habitudes. Le cerveau finit par cesser de fonctionner correctement et les systèmes vitaux mis à mal peuvent faire basculer dans la maladie ou le suicide.

    Une autre forme de l'expression du mal-être intérieur peut se retrouver dans la maladie de Parkinson. Ainsi, alors qu'il est considéré qu'il y a destruction des noyaux gris centraux responsables de la synthèse de dopamine, une patiente atteinte de cette maladie présenta une amélioration de tous ses symptômes à l'occasion de deux séances de soins.
    Lors d'une première séance de relaxation particulièrement réussie, elle partit apaisée, souriante, et sans la moindre hésitation dans sa marche. L'amélioration dura 15 minutes environ. Que s'était-il donc passé ?
    Lors d'une autre occasion, son enfance fut abordée, une enfance terrible de souffrance. L'heure s'écoula dans les souvenirs et les larmes [NdA]. Lorsqu'elle repartit, plus aucun de ses symptômes habituels n'était observable.
    Il va de soi que le résultat demeura tout aussi limité dans le temps et que la libération émotionnelle observée ne put jamais être reproduite, la patiente ne parvenant plus à s'abandonner comme elle en avait été capable sous l'effet de la surprise.
    Le mystère médical était entier : comment des centre nerveux lésés, voire « détruits » pouvaient-ils s'être remis à fonctionner ?
    Etaient-ils réellement détruits (dégénérescence), ou seulement atrophiés par le long mécanisme d'inhibition du comportement comme le fait un arrêt prolongé du mouvement sur le volume des muscles qui en sont responsables ? Se pouvait-il donc qu'ils aient seulement été inhibés ?

    Sous le mystère, une possibilité semblait se faire jour : [cf : L'influence par nos sens]. Après une enfance au cours de laquelle chacun de ses désirs avait été réprimés et où elle n'avait jamais eu l'occasion d'avoir des buts personnels ou de prendre des décisions, après une vie adulte où elle avait renoncé à ses propres désirs pour assurer le fonctionnement de la structure familiale, que pouvait-il rester de ces territoires nerveux qui n'avaient jamais été sollicités ? La réduction des sécrétions de dopamine dénotait peut-être simplement l'absence permanente d'un réel sentiment de satisfaction, indépendamment de celui qu'elle éprouvait à avoir été une bonne épouse.
    Bien sur, il n'est pas possible de tirer de véritables conclusions à partir d'un cas isolé, d'autant que cette patiente poursuivit le cours normal de sa maladie jusqu'à son décès..

    Cependant, une remarque similaire peut être faite pour les Parkinsoniens qui bougent librement en sommeil paradoxal : si nous conservons l'hypothèse de l'inhibition du mouvement, nous pouvons alors supposer que la libération des mouvements au cours du sommeil paradoxal est liée à la réduction de l'action inhibitrice du cortex frontal au cours de cette période.
    Dans un autre domaine, des études basées sur la musicothérapie (Michael Thaut, Universté d'Etat du Colorado, Sonja Kost, Université de Manhester, et Charles Etienne Benoit, centre EuroMov de l'Université de Montpellier) ont permis de montrer que des sessions de marche rythmées par la musique améliorent la marche de ces patients non seulement au cours des séances d'entraînement, mais que ses effets positifs persistent après la thérapie : les sujets marchent plus vite, avec des enjambées plus longues, et ce même en l'absence de stimulus. Là encore la perception sensible semble plus efficace que la volonté raisonnée, peut-être parce que les sons la renforcent, rétablissant l'équilibre rompu par le contrôle frontal (peut-être parce qu'elle contourne les mécanismes d'inhibition).

b - Le mécanisme des réactions impulsives :

    Dans cette lutte entre deux systèmes aux objectifs contradictoires, le contrôle rationnel l'emporte généralement.


    Toutefois, bien souvent, l'individualité l'emporte sur les règles du groupe, les besoins l'emportent sur le contrôle.


    Lorsque, à l'issue de cette lutte entre deux comportements nécessaires, l'individualité l'emporte sur les règles du groupe, sans que nous en ayons conscience, 3 cas de figure peuvent se présenter :

    1° cas : Nous l'avons vu précédemment, la réaction se fait contre soi et aboutit à l'épuisement des ressources de l'organisme.

    Bien souvent, cette lutte va se traduire par des pathologies qualifiées de « psycho-somatiques », les capacités vitales affaiblies laissant la porte ouverte à diverses affections.
    A un stade majeur de mal-être, ce combat contre soi va amener au suicide.

    2° cas : la réaction se fait contre les autres sous la forme de réactions impulsives.

    L'inconscient va d'abord tenter de se faire entendre en reprenant le contrôle de la pensée rationnelle par des éclats de colère

    Mais, s'il ne peut se faire entendre, et las de subir un pouvoir aveugle, il va faire une démonstration de force, ce sera la réaction incoercible ; réaction d'autant plus inquiétante que la pensée rationnelle ne peut ni la maîtriser ni en saisir l'origine.

    Cette pression intérieure qui repousse les capacités de contrôle peut amener au meurtre pour des motifs aussi bien majeurs que futiles.

    3° cas : la réaction se fait contre soi et les autres, toujours sous la forme de réactions impulsives.
    Au stade ultime d'une souffrance incontrôlable, la révolte intérieure peut acculer à la décision de mourir en entraînant dans sa perte ceux dont on a la certitude qu'ils sont à l'origine de tous les maux. Mourir sera alors la seule issue possible pour celui qui sait que sa vie ne vaut plus la peine d'être vécue.

    La réaction engendrée peut alors devenir une véritable explosion de soi : c'est à ce prix seulement que l'individu pense pouvoir être reconnu.

    Le peuple de nos cellules nerveuses semble ne pas réagir autrement que les peuples qui constituent nos nations. Et notre lobe frontal n'est pas différent de ce chef d'état plongé dans ses propres rêves, qui ignore les réalités concrètes pour lesquelles il a été désigné.

    L'insistance de notre inconscient peut éveiller la conscience et orienter son attention dans la bonne direction.

    Mais, lorsque le contrôle subsiste, un signal très fort est souvent nécessaire pour que la pensée rationnelle entende le message.

    Ce sont ces mêmes fonctions inconscientes qui nous paraissent inadaptées qui permettent de devenir conscient de nos besoins. C'est à ce prix que sa majesté le cortex frontal, qui n'obéit généralement qu'au langage, peut revenir à l'écoute de son peuple.

    Ainsi, la maladie est-elle souvent le premier stade qui permet de reconnaître que quelque chose ne va pas. Notre corps nous indique alors que notre comportement est incompatible avec une vie saine et une bonne santé. Il nous donne le temps de comprendre et d'avancer pas à pas sur le chemin de l'aggravation ou de la guérison en fonction de nos erreurs ou de nos progrès. La prise de conscience est alors possible.

    La réaction impulsive, quant à elle, ne nous donne pas le temps de la réflexion. Elle échappe à notre conscience. Même si le sujet la perçoit d'abord comme un acte libérateur car la pression subie est soudain soulagée, la société la reconnaît comme un comportement inadapté au groupe. C'est plus tard que le sujet admettra ces conclusions.
    Cette réaction incontrôlable est la conséquence de l'enfermement de nos besoins physiologiques dans le ghetto érigé par notre raison. Pour cette dernière, apparemment, tout va bien, puisque ses propres pôles d'intérêt sont respectés.

    Notre raison ne prend conscience du problème que lorsque la réaction perturbe l'ordre qu'elle avait établi.

    Mais elle prend conscience du trouble sans pour cela parvenir à en concevoir les causes. Pour elle, c'est simple : le mal est de l'autre côté ! Incapable d'envisager sa propre responsabilité, elle va créer de toutes pièces un être générateur de tous ses maux, et elle va l'appeler l'inconscient.

    Ainsi, bien que tout semble calme derrière le mur infranchissable, l'explosion se prépare : il faudra parfois ce désordre majeur pour que la prise de conscience se manifeste et amène à un réel changement.

    En parlant des deux peuples rivaux de nos cellules cérébrales, on pourrait paraphraser K.G.Jung lorsqu'il écrivait : « Un homme sain ne torture pas ses semblables. En général, ce sont les victimes qui se transforment en bourreau ! »

    Toutefois, si ce rapport entre les régions antérieures et les couches profondes de notre cerveau semble diriger tous nos comportements, tout n'est pourtant pas aussi simple.

    En effet, nous avons vu que si le cortex frontal est bien la région qui contrôle les réactions émotionnelles et anticipe les actes, il n'agit pas de manière autonome, mais toujours après que des directives se soient imposées.
    En milieu naturel, il répond à l'influence de l'hémisphère droit dont nous savons qu'il gère mieux les aptitudes visuo-spatiales, la perception des visages et les émotions. En milieu social, il est sous l'emprise du langage [cf : l'intention sous influence].

    En résumé, si un conflit intérieur ne trouve pas de solution, deux voies parallèles qui peuvent se rejoindre semblent empruntées par l'organisme :



« Si la réaction inconsciente est la conséquence de la suppression du dialogue
par un contrôle excessif,
c'est toujours l'inconscient qui fait naître la conscience ».

B – L'héminégligence où les circuits détournés de la conscience :

    Une pathologie du cerveau qualifiée d'héminégligence va peut-être nous permettre de mieux comprendre comment s'établissent les inter relations entre ces deux régions bien différenciées anatomiquement que sont les hémisphères cérébraux. Constituant deux entités séparées, ils communiquent normalement en permanence, sauf dans le cas de l'héminégligence.

a - Le corps calleux :

    Revenons sur quelques notions d'anatomie : notre cerveau est constitué de deux hémisphères aux fonctions complémentaires [cf : rôle des hémisphères cérébraux]. Leur activité est coordonnée grâce à l'existence du corps calleux, voie de communication constituée par environ 200 millions d'axones.

    Nous savons que la partie droite du corps est sous le contrôle moteur de l'hémisphère cérébral gauche (et inversement pour le côté gauche).

    Toutefois, il n'en va pas de même pour les yeux.

    En effet, par le biais du chiasma optique, la partie droite de la rétine de chaque oeil aboutit au lobe occipital droit, et la partie gauche aboutit au lobe occipital gauche.
    Cependant, comme les cristallins de chaque œil inversent les images, les objets situés à notre droite se projetteront sur le côté gauche de chaque rétine pour aboutir aux aires visuelles de l'hémisphère gauche.

    Bykov un élève de Pavlov, a été le premier à démontrer l'existence d'un apprentissage symétrique par transfert d'informations entre les hémisphères cérébraux. Un chien préalablement conditionné à saliver après stimulation d'une zone cutanée s'est avéré capable de saliver aussi lors de la stimulation d'une zone symétrique de son corps. Cet apprentissage ne se produit pas chez les chiens qui ont subi une section du corps calleux.
    Le corps calleux est donc la voie qui permet à chaque hémisphère d'être informé des perceptions de son homologue afin de coordonner les réponses.

Que se passe-t-il alors dans notre cerveau, et que devient notre conscience lorsque nos hémisphères ne communiquent plus ?

b - Lésions cérébrales se traduisant par le syndrome d'héminégligence :

    Cette pathologie, associée à des lésions du lobe pariétal droit, soulève bien des interrogations.
En effet, ces patients se comportent comme si tout ou partie de leur champ visuel gauche n'existait pas.
Par exemple, ils ne raseront que la moitié droite de leur visage, ne mangeront que la nourriture située dans la partie droite de leur assiette ou ne dessinerons que la partie droite d'un objet, oubliant de nombreux éléments de la partie gauche.


    Cela suggère que ce trouble touche des informations ou représentations normalement stockées dans la mémoire. Ces sujets devraient en effet se souvenir qu'un visage possède deux yeux, que la barbe pousse sur les deux joues, et que les pétales des fleurs sont disposés en couronne. Or, « voir » sous-tend la mise en concordance des objets examinés avec les éléments de notre environnement déjà mémorisés : c'est cette mise en adéquation qui nous amène à explorer l'environnement pour le reconnaître entièrement. Le côté gauche de notre cerveau n'aurait-il donc pas accès à la mémoire de nos perceptions ?

Comment expliquer cela ?

    Les neurologues ont observé qu'une lésion au niveau du lobe pariétal droit entraîne la perte de la vision du côté gauche, sans qu'il y ait pour cela lésion du cortex visuel correspondant.


    Ils ont également constaté que, dans certains cas, l'information qui aboutit à la partie gauche du champ visuel est traitée par le cerveau.

    Dans une expérience, menée par John Marshall et Peter Halligan, deux dessins de maisons étaient présentés à un sujet héminégligent. Ces maisons étaient identiques dans leur partie droite, mais dans l'une, la partie gauche était en flammes.

    Le sujet, négligent du côté gauche, jugeait les deux maisons identiques.


    Mais si on lui demandait dans laquelle des deux maisons il aurait préféré habiter, son choix allait à la maison qui n'était pas en flammes.

    On peut donc observer ce que nous avions déjà noté : alors que notre hémisphère droit est en relation avec les émotions, notre hémisphère gauche n'est pas capable de percevoir ces dernières directement. S'il ne reçoit pas d'information de son homologue droit, il ne peut pas les décrire. Tout au plus va-t-il percevoir une différence qu'il est bien incapable d'expliquer.

    Nous accédons ainsi à une information importante : si, dans les conditions normales, l'hémisphère gauche possède la conscience de voir et peut décrire ce qu'il voit, il ne semble pas à même d'accéder directement à la conscience des sensations.

Nous pouvons établir ici un parallèle avec une remarque faite précédemment : si l'hémisphère droit traite les mots mais pas le langage élaboré, le gauche peut traiter des impressions, mais pas la conscience des sensations.

    Cette expérience montre que les aires du langage tendent à fonctionner indépendamment des régions liées à la perception émotionnelle. Celle-ci subsiste, mais nous n'en avons pas conscience.

    Dans le cas de cette pathologie, le corps calleux n'est pas lésé : la communication est toujours établie avec l'hémisphère droit, mais le langage ne permet pas d'accéder aux éléments non verbaux mémorisés, éléments dont nous savons qu'ils sont l'apanage de l'hémisphère droit.

    Chez le sujet normal, l'hémisphère gauche verbal domine le quotidien de nos civilisations grégaires : le corps calleux étant préservé, l'hémisphère droit conserve un rôle indicatif qui pourra même, dans certains cas, être exploité à son insu. Si l'indication a été bonne, là encore, on parlera d'intuition.


« Si notre cerveau gauche a acquis la conscience d'une perception abstraite du monde,
le droit possède la perception concrète (visuelle et émotionnelle) qui lui fait défaut. »


c - Section du corps calleux :

          1 - Hémisphères cérébraux et conscience :
    Dans les années 1950, l'équipe de Roger Sperry a pu montrer que bien que la section du corps calleux chez le chat n'avait apparemment pas d'effets notables sur le comportement de l'animal, celui-ci réagissait parfois comme s'il avait deux cerveaux indépendants.

    C'est toutefois cette absence apparente d'effets secondaires qui a permis aux neurochirurgiens de l'époque d'envisager et de mettre en pratique cette intervention chez les sujets atteints d'épilepsie, cette dernière restant alors cantonnée à l'hémisphère atteint. Tout comme le chat, ces sujets, améliorés dans leur pathologie, ne montraient pratiquement pas d'effets secondaires consécutifs à la séparation de leurs hémisphères cérébraux.


    Il a fallu attendre les travaux d'un neurochirurgien, Michael Gazzaniga, pour appréhender les différences fonctionnelles entre les deux hémisphères du cerveau des patients souffrant de cette pathologie.

    Lors de cette expérience, le sujet devait fixer un point central sur un écran tandis que des images, des mots ou des phrases étaient projetés de part et d'autre de ce point. L'immobilité des yeux était indispensable pour que ces images se forment sur les surfaces latérales des rétines.


    Michel Gazzaniga a alors pu constater que les patients pouvaient désigner sans difficulté les mots et images projetés dans le champ visuel droit, ainsi que les objets échappant à sa vue qu'il pouvait explorer avec sa main droite, ce qui n'était pas le cas des objets présentés dans le champ visuel gauche.

    En effet, l'hémisphère gauche est celui qui traite l'essentiel des informations liées au langage, langage qui permet de nommer l'objet, même en son absence.

    Inversement, ces patients pouvaient même affirmer ne pas avoir vu les images présentées à gauche, ni pouvoir de décrire les objets explorés avec leur main gauche..
Toutefois, comme nous l'avons vu dans l'exemple de la maison en flammes, cet hémisphère droit n'est pas réellement incapable de reconnaître. Si on lui présente un mot, le sujet affirmera qu'il ne voit rien car la section du corps calleux a empêché son hémisphère gauche, spécialisé dans le langage, d'être informé.


    Cependant, si on lui demande au d'utiliser sa main gauche pour saisir l'objet ou choisir une image représentant le mot qu'il a vu, il réussit sans difficulté. L'hémisphère droit, s'il ne peut s'exprimer avec des phrases complexes, sait reconnaître le symbole qui se rattache à un objet et agir en conséquence.

    Les animaux, sans utiliser de phrases complexes, sont également capables d'associer un symbole vocal à un danger. Si la seule vision du danger entraîne la réaction individuelle, le son qui traduit ce danger permet de transmettre l'information à tout le groupe.

Sentinelle chez les suricates.

    De même, si on présente à l'hémisphère droit d'un sujet pudique l'image d'un corps nu, on observera des réactions de gêne ou de rire, bien que le sujet soit incapable d'exprimer avec des mots sur ce qu'il a perçu.
    Dans cette expérience, le sujet n'a pas conscience du corps dénudé, mais il a toutefois accès aux réactions de rire provoquées par l'image.

    Ces expériences indiquent que la capacité d'être conscient existe bien des deux côtés de notre cerveau. Mais l'accès de l'homme à la conscience semble avant tout dépendante du langage et de l'hémisphère qui en est responsable.

    Il semble donc que, grâce au côté droit, nous accédons à une perception individuelle que nous ne pouvons pas partager. Notre hémisphère gauche, quant à lui, nous permet de partager l'expérience qu'il vient de faire, car seul le langage nous permet de partager ce dont nous avons pris conscience. Ce que l'on ne peut expliquer demeure dans le domaine des intuitions.


« Exprimer ce dont nous avons conscience est étroitement lié à la capacité d'exercer le langage ».

    Dans l'incapacité de comprendre ses réactions (rire), ou ses intuitions, comment l'être humain va-t-il tenter de les expliquer ?

            2 - Hémisphère gauche et justification des actes :
    Des expériences différentes ont permis à Michael Gazzaniga de mettre en évidence une autre caractéristique de l'hémisphère langagier : sa capacité à justifier nos actes.

    Dans une expérience imaginée à cet effet, le sujet dont les hémisphères cérébraux ne communiquent plus doit désigner sur une série d'images, avec ses deux mains et simultanément, deux objets correspondant à deux images vues sur un écran lui-même divisé. Voyant une patte de poule avec son hémisphère gauche, il va choisir avec sa main droite (commandée par l'hémisphère gauche) l'image de la poule. Inversement, l'autre main choisira une pelle parce que son hémisphère droit a vu un chalet sous la neige.

L'hémisphère gauche a conscience des raisons de son choix.
A défaut de les percevoir, il va imaginer les raisons de son geste..

    Mais si le sujet est tout à fait capable de fournir la raison qui lui a fait choisir la poule, son hémisphère gauche langagier qui n'a pas accès à l'information vue par le droit va interpréter son choix en répondant qu'un poulailler se nettoie avec une pelle !

    Ce type d'expérience montre à quel point notre hémisphère gauche est capable de produire des arguments logiques pour justifier les actes qu'il ne comprend pas.

    Notre cerveau gauche ne serait donc, selon Gazzaniga, que l'interprète qui traduit en langage verbal ce que nous percevons consciemment ou inconsciemment : dans l'expérience précitée, ses interprétations demeurent fortement sujettes à caution. C'est pourtant lui qui va déterminer nos comportements [NdA].

    Toutes ces expériences ont ainsi permis de mettre en évidence un certain nombre de caractéristiques propres à chaque hémisphère cérébral.

            3 - Symptômes de l'héminégligence chez les patients au cerveau divisé (split-brain) :
    Le transfert des informations ne se fait pas si le corps calleux est sectionné mais on n'observe pas de déficience notable car, dans la vie quotidienne, il est exceptionnel qu'une information se projette dans un seul hémisphère, chacun de nos sens étant dédoublé. Ce sont généralement des protocoles expérimentaux particuliers qui permettent de mettre ces déficiences en évidence.

    Quels sont ces symptômes liés à une lésion du corps calleux et quelles autres informations peut-on en retirer ?

L'anomie visuelle gauche :
    Le sujet est dans l'incapacité de reconnaître, par le biais du langage, les objets présentés dans son hémichamp visuel gauche. Il va toutefois retrouver l'objet parmi d'autres.
Dans la vie courante, même avec un corps calleux fonctionnel, on peut constater cette incapacité de notre hémisphère social à appréhender toutes les informations que son homologue lui adresse.

L'anomie tactile gauche :
    Un objet placé dans la main gauche ne pourra être reconnu si les informations ne peuvent transiter vers l'hémisphère gauche. Au contraire, si l'objet est placé dans la main droite du sujet, l'hémisphère gauche, affecté à la main droite et possédant le langage pourra reconnaître et nommer cet objet.

L'alexie visuelle gauche :
    Semblable au précédent, ce trouble concerne les mots. Cependant, l'hémisphère droit est tout à fait capable de reconnaître des mots courts, concrets et reflétant des objets.

    Si l'on explore les autres sens, on observe les mêmes effets.

L'anomie auditive gauche :
    Pour les mêmes raisons, le sujet est incapable de répéter des mots prononcés à l'oreille gauche.

L'anomie olfactive droite
    L'inverse pourra être observé pour les incapacités à nommer les odeurs : celle-ci affectera la narine droite car les voies olfactives ne sont pas croisées. Toutefois, si le sujet ne peut verbaliser l'odeur, il pourra désigner la source qui la produit.

L'agraphie de la main gauche :
    L'écriture possible avec la main droite, impossible avec la gauche, même s'il s'agit d'un gaucher.

Le trouble du transfert des informations somesthésiques :
    Si on stimule une partie de son corps, le sujet ne pourra indiquer, sur son hémicorps opposé, l'endroit qui a été stimulé.

L'asynchronisme :
    Il est impossible au sujet de reproduire le même rythme avec les deux mains.
Il lui est également impossible d'imiter, avec une main, la position dans laquelle a été placée son autre main s'il ne voit pas celle-ci.

L'apraxie constructive de la main droite
    L'hémisphère gauche, apte à traiter les informations visuelles, sera incapable de définir la relation entre les différentes parties d'une image. C'est en effet l'hémisphère droit qui est impliqué dans les aspects visuo-spatiaux. Il sera difficile à un sujet de réaliser des dessins avec la main droite, de mémoire ou par la copie.

L'apraxie diagonistique
    On a même observé, en phase aigue du syndrome de dysconnexion, un comportement opposé des deux mains. On constate alors que c'est toujours l'hémisphère gauche qui vient contrarier l'action du droit, mais les facteurs déclenchants ne sont pas connus car, la plupart du temps, les mains du patient agissent de façon synchrone.
    On a cependant constaté que ces comportements durent peu, indiquant qu'ils ne sont pas liés à la section du corps calleux. Nous savons en effet que notre cerveau peut intégrer des automatismes qui peuvent se corriger, ici l'ignorance des besoins de l'autre hémisphère.

    Enfin, on peut noter les symptômes de la main étrangère ou de la main capricieuse.

- Signe de la main capricieuse
    Même sans opposition, on constate parfois des gestes dirigés vers des objets proches ou vers le corps. Le patient fait alors appel à son autre main pour se débarrasser de l'objet saisi.
    Tous ces gestes réalisés par le côté non langagier sont vécus par le patient comme s'ils ne résultaient pas de sa propre volonté : ce qui tendrait à dire que la volonté d'agir est, elle aussi, dépendante du langage (se lever, aller au travail, et ce malgré la sensation de fatigue)

- Signe de la main étrangère
    Dans le même cadre de la perception tactile, le sujet qui tient ses mains derrière son dos ne reconnaît pas sa main gauche : il a l'impression de tenir une main étrangère.

Signe de la patte étrangère.

L'ambivalence émotionnelle
    Dans un premier temps, les patients font part de sentiments contradictoires : ils ont l'impression d'une personnalité habitée par deux volontés indépendantes. Ils ne comprennent pas certains de leurs comportements, mais cette ambivalence est passagère et le patient retrouve assez rapidement une personnalité réunifiée.

    Comment résumer tous ces symptômes ? Par la métaphore de la chambre des députés...

          4 - Comportement de l’homme dans sa vie quotidienne :

    En dehors de toute pathologie, le fonctionnement de notre cerveau ressemble beaucoup à celui d‘une chambre de députés dont chacun des deux pôles voit ses propres objectifs, mais demeure incapable d'avoir mentalement accès aux objectifs de la partie adverse.

    Comme dans le cas de l'apraxie diagonistique, nous observons des personnages qui, bien que s'ignorants, peuvent avoir, en des circonstances identiques, des comportements opposés ou similaires.

    Nous retrouvons ici notre chambre avec deux groupes aux idées opposées, aboutissant à deux situations différentes :
- soit un conflit car les pôles d'intérêts seront opposés,
- soit une certaine coordination, car les pôles d'intérêt seront identiques.


    Est-ce à dire que notre hémisphère gauche n'est pas fiable ? Non, bien sûr, car il possède des moyens de compenser ses lacunes.

    Ainsi les patients souffrant d'un syndrome de dysconnexion calleuse, et conscients de leurs lacunes, mettent-ils spontanément en place des stratégies capables de leur redonner accès aux informations qui leur manquent : incapables de reconnaître leurs clés dans la poche gauche, ils vont les agiter et reconnaître leur tintement.
Il est donc possible de réacquérir la conscience par une démarche intentionnelle. Nous retrouvons ici la nécessité de cohérence des informations.


    Tous ces éléments dénotent une réelle autonomie de chacun de nos deux hémisphères, un fonctionnement équilibré nécessitant un dialogue permanent entre ces deux formes de pensée dont les moyens et les buts s'avèrent très différents, bien que complémentaires.

d - Syndrome de dysconnexion dans la vie quotidienne – les raisons du côté gauche :

    Se pourrait-il que ces symptômes de dysconnexion apparaissent même dans la vie quotidienne, en dehors de la section du corps calleux ?
          1 - Les théories causales :
    Dans une étude célèbre, les psychologues Richard Nisbett (Université du Michigan) et Timothy Wilson (Université de Virginie) se sont penchés sur les limites de l'accès conscient que nous avons de nos processus cognitifs. Les résultats indiquent que les êtres humains n'ont pas toujours conscience des causes qui influent sur leurs réponses.
    Lors d'une expérience, et prétextant une enquête de consommation dans un grand magasin, ils ont proposé aux clients d'évaluer la qualité de quatre paires de collants identiques alignés de gauche à droite.
    On sait qu'il existe un choix de position mal compris en faveur de la droite. Or ce choix est apparu dans les réponses des personnes interrogées, celles-ci montrant une nette préférence pour la paire de collants située la plus à droite.
    Cependant lorsqu'on les interrogeait sur les raisons de leur choix, aucune ne proposait la position du vêtement parce qu'ils en ignoraient la véritable raison. Par contre ils n'hésitaient pas à avancer diverses explications pour justifier leur choix. Quelle pourrait être la cause de ce comportement ?

    Cette facilité avec laquelle nous produisons raisons et justifications s'expliquerait par le fait que nous ne répondons pas à la suite d'une véritable introspection, mais en effectuant un calcul de probabilités pour déterminer la cause possible, ou en faisant appel à des théories causales implicites, véhiculées par notre culture.

    Parmi ces théories causales, se situe un autre type de stratégie basé lui aussi non sur la réalité des faits mais sur des artifices de langage. C'est ce que l'on appelle des stratégies immunisantes décrites par K. Popper : selon lui, toute critique d'une théorie est à même de la renforcer en montrant que si elle dérange, c'est qu'elle est justifiée. De fait, toute critique d'une théorie est interprétée comme une preuve de sa justesse, sans besoin d'examen préalable.

          2 - La volonté d'oubli :
    Des spécialistes de la mémoire, Michael C Anderson et Collin Green, du département de psychologie de l'université d'Oregon, ont exposé l'une de leurs expériences dans un article de la revue anglaise Nature Vol 410 (mars 2001) intitulé : « Suppressing unwanted memories by exécutive control » (Suppression de la mémoire indésirable par le contrôle volontaire).
    Au cours de cette expérience, on demande à des sujets d'apprendre deux mots sans lien entre eux, par exemple les mots « épreuve » et « blatte ».
On leur montre alors le mot « épreuve » et on demande :
- à certains de penser au mot associé ( blatte) et le dire,
- à d'autres de ne pas permettre à ce mot d'accéder à leur conscience, et de ne pas le dire alors que le mot « épreuve » reste quand même sous leurs yeux durant quatre secondes. Ils apprennent ainsi à refouler leurs souvenirs.

    Ces paire de mots associés leurs sont présentées jusqu'à 16 fois.
On constate alors que le mot associé « blatte » devient impossible à se remémorer lorsqu'on leur présente le mot « épreuve ».

Ces chercheurs ont ainsi pu affirmer que le cerveau n'oublie rien, mais qu'il est tout à fait capable de refouler.

    L'étude de Richard Nisbett et Timothy Wilson (cf les théories causales) semble montrer, une fois encore, que notre hémisphère gauche (dont nous avons vu qu'il est plutôt conscient de la partie droite du champ visuel) n'est pas étranger au fait d'établir le côté droit de son environnement comme côté supérieur qualitativement. Quant à celle de Michael C Anderson et Collin Green, elle démontre la capacité du langage à effacer nos souvenirs et à réaménager notre passé en fonctions des objectifs qui nous ont été proposés, à condition toutefois que nous adhérions à ces propositions.

C - L'équilibre entre les deux hémisphères :

James Sprague, du département de neurosciences de l'université de Pennsylvanie, a pu démontrer dans les années 1960 que le partage du travail qui s'opère entre les deux hémisphères s'accompagne aussi d'une compétition.

    Pour parvenir à cette conclusion, il a effectué sur des chats une lésion du cortex visuel de l'un des hémisphères entraînant un déficit visuel important. Il a alors constaté qu'une deuxième lésion provoquée au niveau de l'autre hémisphère faisait régresser les symptômes. Ainsi a-t-il pu en déduire que si une lésion produit naturellement un déficit de la fonction concernée, on peut également améliorer cette fonction en supprimant ou en diminuant des fonctions inhibitrices de l'autre hémisphère.

    D'après cet « effet Sprague », deux lésions cérébrales sont donc susceptibles, en rétablissant un équilibre rompu, de produire un déficit fonctionnel plus faible qu'une seule.

    Les résultats de ces expériences sur l'animal ont pu être vérifiées chez l'homme en 1996 par une équipe genevoise : les symptômes d'un patient héminégligent ont régressé après l'apparition spontanée dans l'hémisphère gauche d'une autre lésion située dans une zone correspondant à celle précédemment survenue dans l'hémisphère droit.

    Si on se permet de rapprocher ces résultats de la rivalité langage - sensibilité, cela semble indiquer que l'hémisphère gauche, en devenant dominant chez l'homme moderne, a entraîné un déficit des zones plus anciennes, rompant de fait l'équilibre préexistant.

    Pour que cet équilibre soit rétabli, il est nécessaire que les aires du langage et les zones frontales exécutives perdent leur statut de fonction dominante.

    C'est en tout cas ce que l'on peut observer dans le monde qui nous entoure : un pouvoir fort peut être sans partage, tandis qu'un pouvoir affaibli se voit imposer un dialogue constructif.

    On retrouve un fonctionnement identique lors du sommeil paradoxal : les zones cérébrales postérieures peuvent s'exprimer lorsque les zones frontales perdent leur caractère dominant. C'est alors que nous rêvons [cf : Sommeil lent et sommeil paradoxa/ Fig070].

    Si, au cours de l'éveil, le cortex préfrontal contrôle les activités émotionnelles et instinctives, au cours du sommeil paradoxal, il réduit son activité, tandis que les régions impliquées dans les émotions et la vision l'augmentent.

    De même le rapport entre les hémisphères change, substituant, au cours du rêve, le langage métaphorique caractéristique de l'hémisphère droit au langage verbal.

    Le fonctionnement global de notre cerveau à l'état de veille ne résulte donc pas d'un équilibre entre les différentes parties, mais bien d'un déséquilibre entre des régions aux fonctionnements complémentaires dont chacune, pour permettre à l'autre de s'exprimer, va devoir réduire son rôle.

    Toutefois ce déséquilibre n'est qu'apparent, puisqu'il a avant tout pour fonction de permettre une meilleure adaptation aux circonstances de la vie. Tout comme l'inhibition des régions motrices au cours du sommeil paradoxal [cf : Dangers du sommeil] permet de vivre le rêve sans se mettre en danger par des mouvements inadaptés à la situation [vidéo du chien qui bouge en rêvant], il est nécessaire que les émotions ne perturbent pas la vie collective au cours de la journée.
    Il n'y a un réel déséquilibre que si les fonctions inhibitrices deviennent permanentes : le comportement ne peut alors plus s'écarter des chemins tracés et les besoins vitaux pourront être négligés.

    Notre boite crânienne semble bien être l'hémicycle d'une assemblée bipartite où un parti dominant impose sa voix, empêchant l'autre de se faire entendre. Mais que la majorité fasse preuve d'absentéisme ou accepte d'écouter, et la minorité sera entendue.


« Pour que notre cerveau conserve son équilibre,
il est important qu'aucune région ne domine en permanence ».

D - Comprendre le mécanisme :

a - Conscience et langage :

      Ainsi, si le cortex frontal est bien la région qui contrôle les comportements instinctifs et émotionnels pour planifier les actes, ce n'est pas lui qui possède le pouvoir de décision. Il sait seulement agir sous influence.

    En milieu naturel, s'il n'est pas sous la dépendance d'un environnement social, il autorisera les fonctions vitales nécessaires à la survie. Ce sera donc plutôt l'hémisphère droit, dont nous savons qu'il gère mieux les aptitudes visuo-spatiales, la perception des visages et les émotions, qui l'orientera.
    Au contraire, dans un milieu social qui a d'autres exigences, d'autres régions du cerveau vont alors avoir pour lui la fonction de guide : la parole devient le chef « d'état » (au sens de « manière d'être »), qui va décider du nouveau mode d'action, puisqu'elle permet de coordonner les actes à venir chez le sujet.

    Rôle de la parole dans les comportements : La réalisation de l'acte proposé se situe toujours après que la parole se soit exprimée, qu'elle provienne de l'environnement extérieur.....

    ....ou de la formulation d'une décision liée à un sentiment.

    On constate donc, qu'en dehors de toute lésion cérébrale, l'hémisphère gauche s'attribue un droit d'influence sur les comportements.

    Nous avons vu plus haut (b - Lésions cérébrales se traduisant par le syndrome d'héminégligence) que les sensations doivent obligatoirement parvenir à l'hémisphère gauche pour être reconnues et exprimées par le langage.
    Nous verrons plus loin [cf : E - Rééducation] que la plasticité naturelle du cerveau permet (dans le cas d'une lésion) d'exploiter d'autres solutions pour permettre à l'hémisphère langagier de retrouver la conscience d'espaces qui lui échappaient : le corps calleux est certainement une autoroute à gros débit, mais il n'exclut pas les chemins de campagne. Duplication des systèmes et plasticité cérébrale compensent les déficiences.

    Que se passe-t-il alors chez un sujet sain, dont nous savons que l'accès à la conscience du corps est souvent difficile comme peut le constater un spécialiste?

Résumons la situation :
- pour que la conscience puisse exister, l'information doit parvenir à l'hémisphère gauche,
- la conscience à laquelle l'homme a accès est étroitement liée au langage et elle est peut-être même indissociable de ce dernier,
- le langage possède un rôle déterminant sur le contrôle de soi,
- la spontanéité émotionnelle qui se révèle dans certaines conditions, au cours du rêve ou sous l'emprise de drogues (par exemple l'absorption d'alcool qui révèlera alors une nature triste, joyeuse ou violente), ne peut s'exprimer que lorsque le contrôle frontal s'atténue.

    On observe alors un fonctionnement particulier du cerveau humain.
1/ Après section du corps calleux, les informations en provenance de l'hémisphère droit ne parviennent pas au gauche.


2/ Dans les conditions normales de fonctionnement, la voie d'accès à ces informations est préservée et ces dernières devraient pouvoir être exploitées en toute circonstance.

    Pourtant, dans ces conditions normales, il semble bien que l'hémisphère gauche s'arroge un droit de neutralisation des informations en provenance du droit. Il n'y a pas suspension du passage des informations, mais il y a une limitation des informations somato sensorielles nécessaires aux actions spontanées.
    Tout se passe alors comme si la conscience de l'être humain ne fonctionnait qu'avec un seul hémisphère auquel parviendraient de temps en temps quelques intuitions.

    En effet, bien que l'hémisphère gauche soit tout à fait capable d'utiliser les capacités de l'hémisphère droit dans toutes les tâches quotidiennes, si les informations qui lui parviennent de cet hémisphère sont interprétées comme une menace pour les rapports sociaux, elles seront immédiatement écartées.


    Comment pourrait alors se présenter un véritable fonctionnement physiologique ?
    En milieu social, les informations individuelles pourront être combattues, mais lorsque la cohésion sociale ne sera pas en jeu, ces informations seront prises en compte.


    On observera également que le partage des informations peut se faire dans les deux sens :
- La réaction émotionnelle née d'une perception globale et instantanée de la situation va permettre une réaction efficace.


- Inversement, la lenteur de l'analyse des conditions de la situation retardera la réaction possible.


    Mais le langage élaboré après l'analyse peut se révéler très efficace dans la transmission de l'information et la survie. Il peut être lui-même à l'origine d'une réaction émotionnelle adaptée :
- soit à long terme : c'est le rôle de l'éducation.


- ou à court terme : c'est le rôle de l'information vocale.


    Si ce contrôle par l'hémisphère gauche [NdA] est contrebalancé par les sollicitations d'un hémisphère droit fort, la perception globale du monde sera préservée. Cependant, un choix conscient de lâcher prise par l'hémisphère gauche peut également permettre d'affaiblir son pouvoir de contrôle, tout comme on l'observe lors d'une lésion, sous l'emprise d'une drogue, ou dans les techniques de méditation.

    Mais tout n'est pas aussi simple car il apparaît dans les faits que le peuple des neurones du côté droit ne peut s'exprimer et permettre un accès complet à la conscience, qu'après exercice de la censure imposée par les neurones du côté gauche.
    Sachant que toutes ces voies transitent par le thalamus, et que l'hypothalamus est important dans le contrôle de l'émotivité on peut supposer que le thalamus, l'hypothalamus et corps genouillé sont sous le contrôle de l'hémisphère gauche.


    C'est ce contrôle du thalamus qui pourrait permettre de comprendre la perte de l'instinct de conservation lorsque le langage devient la seule forme d'expression [cf : L'homme objet – Croyances et terrorisme ].


b - Conscience et sommeil paradoxal :

    Nous avons vu [cf : Les états modifiés de la conscience] que les zones de contrôle frontal diminuent leur activité en sommeil paradoxal, au moment où la vie relationnelle est interrompue. Au cours du rêve, la conscience se limite à l'action proposée par le rêve et le système locomoteur est inhibé : le langage n'est donc plus indispensable, et le tri des informations se fait moins efficace.
    Par contre, le rêve met en évidence l'existence de deux systèmes qui s'influencent réciproquement : la pensée habituelle, et une autre forme de pensée qui intervient au cours du sommeil paradoxal et dont nous ne sommes heureusement pas les maîtres en dehors du cas particulier du rêve lucide [cf : le rêve lucide]. Cette dernière se comporte comme un metteur en scène qui dispense un enseignement en nous confrontant à des situations qui exigent de nous un comportement nouveau.

    Le sommeil paradoxal démontre que ces deux formes de pensées peuvent fonctionner conjointement, mais il montre aussi les incohérences de certaines situations dont notre rationalité n'a pas conscience, car elle a acquis des habitudes qu'elle conserve au cous du rêve : en effet, nous avons appris le jour à ne pas discuter le savoir inculqué, la nuit cette incapacité de discrimination ressurgit au cours des rêves.

- par exemple notre raison a peur alors qu'elle n'a pas pris le temps de prendre conscience de la cause de cette peur comme nous l'avons vu dans le rêve du monstre dans la bouche d'égout [cf : l'enjeu du sommeil paradoxal :].


- ou encore, si nous tombons à l'eau, notre raison ne cherchera pas à vérifier s'il est possible de respirer (or on peut respirer sous l'eau dans un rêve), et le rêve se transformera en cauchemar.


- Le rêveur peut aussi être paralysé par la peur face à un personnage inquiétant qui n'est pas plus dangereux que le fantôme qui hante les couloirs d'un château [cf : valeur du rêve].


« Le sommeil paradoxal révélerait une forme de pensée plus réactive que réfléchie,
et une réflexion qui s'appuie sur les sensations plus que sur l'analyse. »

    Mais, ces zones que notre cerveau sait si bien contrôler qu'elles nous échappent sont-elles définitivement exclues du champ de notre conscience ?

E - Reeducation :

    L'héminégligence peut être améliorée par la technologie actuelle (le port de lunettes déviant la vision vers la partie droite des rétines permet aux sujets atteints de reprendre conscience de leur côté gauche). Plus intéressantes sont les techniques de rééducation qui développent des stratégies d'identification de l'espace visuel. Ainsi le sujet apprend à explorer l'espace ignoré jusque là, et à identifier ce qui s'y trouve. Son attention est alors sollicitée, lui permettant de développer à nouveau la conscience qu'il avait perdue.

    Prendre conscience est intimement lié à l'intention de parvenir au résultat souhaité. Ainsi le cas de la vision aveugle. Exploitant l'extraordinaire capacité d'adaptation de notre cerveau, la rééducation permet de constater qu'il est possible à ce dernier de reprendre au moins partiellement conscience de sa capacité de percevoir sans voir.

    L'héminégligence nous a montré que le sujet « perdait la mémoire » de la symétrie existant en toute chose [cf : Fig309] lorsque ses hémisphères ne communiquaient plus. La recherche scientifique nous a aussi démontré notre capacité à refouler nos souvenirs. Notre cerveau social paraît incapable de tenir compte de la mémoire de ce qui ne correspond pas à sa propre vision des choses : il peut ne conserver que les informations validées par les règles du groupe. Cet apport pourrait être profitable, mais il comporte de réels inconvénients, car il vient conforter l'être humain qui ne voit que la vérité qu'il défend, refusant les preuves que lui apportent ses semblables.

    Ainsi, l'hémisphère langagier va substituer une mémoire livresque et abstraite à la mémoire des sens et de l'expérience vécue dont il pourra même ne jamais tenir compte. Ne faut-il pas aussi faire abstraction de la mémoire qui nous rattachait à la vie familiale, affective, et à l'instinct de conservation pour répondre à l'ordre de se sacrifier ?

    Cependant, la mémoire des sens occultée n'est jamais totalement effacée : on comprendra mieux alors les obsessions qui nous rappellent sans cesse des événements passés. Seule la capacité d'agir dans l'instant présent semble à même de nous amener à échapper à ces répétitions incessantes.

« Le cerveau social ignore la mémoire des sens,
ainsi que celle des apprentissages qui en résultent. »


« Il peut toutefois reprendre conscience de capacités qu'il ignorait
ou qu'il avait oublié. »

Que retenir ?
    Ce que nous appelons conscience est le résultat du fonctionnement d'une partie de notre cerveau qui, d'une façon générale, ne prend connaissance que :
- d'un aspect limité de son environnement, celui qui répond aux contraintes sociales.
- et dans une seule condition, celle de l'éveil.

    De plus, la région qui est à l'origine de cette activité n'accepte bien souvent d'ouvrir son champ de perception que si l'inconscient hausse le ton. Ainsi, nous pouvons ne pas avoir conscience de nos besoins physiologiques, tant qu'ils ne se sont pas transformés en réactions incoercibles....


    N'oublions pas cependant que notre hémisphère gauche dominant est détenteur d'une conscience qui est l'extension de la conscience première que tout être vivant a de son environnement et de la vie. Mais, tributaire d'un comportement collectif devenu prioritaire, il doit mobiliser à chaque instant toute son attention pour gérer des situations complexes. En effet, les besoins côtoient à chaque instant les priorités, les autorisations, et les interdits brident la spontanéité, au point que la conscience élargie dont il était le garant au regard de l'évolution, est devenue une conscience restreinte parce que restrictive.

    Nous connaissons donc maintenant les caractéristiques de ce que pourrait être une conscience capable d'une véritable connaissance, et nous pouvons déjà en avoir un premier aperçu dans les comportements qui en découleraient.


    Il va désormais être nécessaire de déterminer où pourrait se situer la conscience dans le cerveau, et comprendre comment l'être humain a pu interpréter et modifier à son avantage des contes et mythes qui suggéraient depuis bien longtemps des réponses à ses questionnements.
Nous observerons également que des textes anciens peuvent être interprétés d'une toute autre manière, et nous dévoiler alors comment la conscience peut être occultée ou éveillée.

« C'est notre conscience qui crée l'inconscient.
Peut-elle en reprendre conscience ? »


1 - La conscience au fil de l'évolution : (suite)